Le Steinhart, poumon vert de l’Eurodistrict SaarMoselle

Imaginez deux territoires jumeaux, même calcaire coquillier, mêmes orchidées sauvages, mêmes vergers. Le premier est une réserve de biosphère de l’UNESCO depuis 2009, le second n’apparaît même pas sur la carte de l’Eurodistrict dont il fait partie. Ils ne sont séparés que par une ligne tracée sur une carte. Pourquoi l’un brille et l’autre reste invisible ?

 

Regardez cette carte une minute, un contour bleu, immense, qui court de la Sarre jusqu’aux portes de Saint-Avold, et au milieu un contour vert, bien plus petit. Ce petit contour vert, c’est le Steinhart.

Autour de lui, des villes, des anciens bassins miniers, des zones d’activité, des autoroutes.
Dedans, des forêts, des vergers, des prairies calcaires, des orchidées sauvages et une des deux langues mère du français, le Platt, que l’on parle encore dans les maisons.

Si l’Eurodistrict SaarMoselle avait un poumon, il serait là.

Situation géographique du Steinhart en Moselle.

Bleu : Eurodistrict SaarMoselle - Vert : Région du Steinhart - Rouge : séparation des communautés de communes et agglomérations - Blanc : frontière France Allemagne. Carte par V. Fersing.

 

L’Eurodistrict SaarMoselle, c’est quoi exactement ?

L’Eurodistrict a été créé le 6 mai 2010 sous la forme d’un groupement européen de coopération territoriale (GECT), pour bâtir un véritable bassin de vie transfrontalier. Il regroupe près de 600 000 habitants répartis entre la Communauté urbaine de Sarrebruck et 5 intercommunalités de l’Est mosellan : Forbach Porte de France, Sarreguemines Confluences, Saint-Avold Synergie, Freyming-Merlebach et le Warndt. Sur son site, il met en avant un bassin de vie d’un million d’habitants, 1 400 km² et 126 communes.

Ses chantiers vont du développement économique à la mobilité, de la santé au tourisme, sans oublier l’interculturalité et le bilinguisme.
Retenez ce dernier point, nous y reviendrons.

Pourquoi le Steinhart est le poumon vert du territoire

Un poumon, ça n’est pas un détail du paysage, c’est l’organe qui permet au reste de respirer.
Voici ce que le Steinhart apporte à l’Eurodistrict :

Un socle géologique unique

Il y a environ 238 millions d’années, une mer peu profonde recouvrait la Lorraine. En se retirant, elle a laissé le Muschelkalk, ce calcaire coquillier qui fait de notre plateau une région à part en Moselle, couverte a plus de la majorité. C’est lui qui nourrit nos prairies sèches, nos vergers et nos orchidées.

Une biodiversité qui se compte

  • Plus de 26 espèces d’orchidées sauvages recensées,

  • 71 espèces végétales dénombrés en 2h dans une seule carrière à Lixing (Claire Wernet), 291 espèces végétales en 2 passages, pour un total estimé à +400 espèces présentes dans une seule de nos communes,

  • Une vingtaine de couples de bondrées apivores,

  • des martins-pêcheurs sur le Betting,

  • un peuplement encore significatif de pies-grièches écorcheurs,

  • la rare cigogne noire dans nos forêts du Steinhart,

  • quelques rares couples de chouettes chevêches encore présentes dans les vieux vergers et les terrains arboricoles,

  • des truites fario sauvages qui se reproduisent dans nos ruisseaux de première catégorie…

Des paysages que les villes voisines n’ont plus

Haies, mares, vergers de mirabelliers, pommiers, quetschiers, les lisières, forêts de hêtres… tout ce que les grandes agglomérations ont perdu, et que nous nous efforçons de ne pas perdre à notre tour (urbanisation, remembrement…).

Une mémoire visible

Plus de 140 croix et calvaires recensés à ce jour, une villa romaine à Rouhling, des fossiles de rhinocéros et de mammouth à la Kreutzeck, des menhirs, des noms de villages et de lieux-dits en francique…

Molaire de mammouth

Découvertes à Spicheren

Autour de nous, l’Eurodistrict est industriel, urbain, post-minier. Au milieu, un plateau où l’on peut encore marcher une heure sans croiser une usine. Voilà ce qu’est un poumon.

 

Le Bliesgau, notre jumeau de l’autre côté de la frontière

Ce poumon n’est pas seul, juste de l’autre côté de la frontière, il a un frère jumeau.

Le Bliesgau est une réserve de biosphère de l’UNESCO, reconnue en 2009. Elle couvre environ 36 000 hectares en Sarre. Ses terres se partagent entre le Muschelkalk au sud, ouvert, et le grès bigarré au nord, plus boisé. Près de la moitié des types d’orchidées présents en Allemagne y poussent sur des pelouses calcaires semi-sèches, comme le Steinhart. La réserve déborde même sur le territoire du Regionalverband de Sarrebruck, membre de l’Eurodistrict.

Or notre sol est le même, le même calcaire, la même flore, les mêmes paysages de vergers et de prairies. Le Steinhart et le Bliesgau sont un seul ensemble écologique coupé en deux par une ligne tracée sur une carte.

La différence tient à ce qu’on en a fait. Le Bliesgau est devenu une vitrine mondiale. Nous, nous commençons seulement à lever le voile. Une réserve de biosphère de ce côté-ci de la frontière n’est pas à l’ordre du jour, mais l’idée mérite d’être posée sur la table.

Le Steinhart séduit au-delà des frontières

Ce que nos voisins allemands ont compris avant beaucoup de Mosellans, c’est qu’il fait bon vivre ici.

Grosbliederstroff, commune située entre le Steinhart, le Warndt et la vallée de la Sarre, compte environ 3 300 habitants. Il est couramment admis qu’un peu plus de 800 d’entre eux sont originaires d’Allemagne, soit environ un quart de la population.
À Oeting, village du Steinhart, d’après nos recherches et nos estimations, ce serait plus de 35 %.

Ces chiffres sont indicatifs, mais ils reflètent une réalité visible, nos voisins allemands viennent chercher chez nous la qualité de vie, les prix, le calme et la proximité de leur pays.

C’est une immigration choisie, pas subie, et personne n’en tient de statistique officielle, malgré les nombreux recensements. Voilà un sujet qu’il serait temps de documenter.

Une identité qu’on avait cachée

Il faut aussi dire pourquoi cette attractivité surprend. Pendant des décennies, nous avons effacé ce qui faisait notre singularité.

Après 1945, les enseignants ont eu comme mission, celle d’éradiquer le francique (notre Platt), alors considéré comme la langue de l’ennemi. Selon les cas, cela allait de la mise au coin, aux coups de règle sur la main pour l’enfant surpris à parler Platt dans la cour. Cela a laissé dans l’inconscient de toute une génération une forme de culpabilité, puis une autocensure, nous n’avons plus transmis le Platt à nos enfants, car parler Platt n’était pas bien vu.

L’accent, ensuite. Les plattophones ont été moqués, méprisés par le secteur franco-français, et c’est encore parfois le cas aujourd’hui.

L’industrialisation, enfin. Des vagues successives de populations venues du Sud, de l’Est de l’Europe et du Maghreb sont arrivées pendant une trentaine d’années pour nous aider à faire tourner les mines et les usines. Cela a dilué un peu plus notre identité.

Résultat, des familles qui voulaient se fondre dans la masse ont fini par occulter leurs origines, leurs racines et une partie de leur culture.

Quand l’Allemagne revient, le Platt a une carte à jouer

Aujourd’hui, une autre migration vers le Steinhart, discrète, renforce mécaniquement le bilinguisme. Les Allemands qui s’installent chez nous rapprochent la frontière de nos habitudes. Les nouveaux venus ont en commun avec nous une souche linguistique. Notre Platt est un francique rhénan, cousin direct des dialectes de l’autre côté de la Sarre.

C’est là que tout se joue, la rencontre entre anciens habitants et nouveaux arrivants peut rester polie et distante, chacun chez soi. Mais elle peut aussi devenir un vrai bénéfice pour tous. A condition d’avoir au moins un point en commun pour en parler, et ce quelque chose existe : c’est notre langue, notre histoire, nos calvaires, nos orchidées… Le Platt peut servir de pont entre les Mosellans de souche et les Allemands du Steinhart.

Et c’est exactement ce que l’Eurodistrict affiche comme ambition : l’interculturalité et le bilinguisme. Il serait dommage de passer à côté du territoire qui incarne ce programme.

Ce que nous demandons

Si le Steinhart est le poumon de l’Eurodistrict SaarMoselle, il est temps qu’il soit reconnu comme tel.

  • Des chiffres : Une vraie photographie de l’installation des ménages allemands dans le Steinhart, commune par commune, car on ne peut pas comprendre ce que l’on ne mesure pas.

  • De la visibilité : Que le Steinhart apparaisse sur les cartes, dans la communication et les projets de l’Eurodistrict, comme une entité à part entière et non comme un blanc entre Forbach et Sarreguemines.

  • Une alliance avec le Bliesgau : des projets communs entre le Steinhart et la réserve de biosphère voisine (sentiers, inventaires, animations nature, orchidées…).

  • Le Platt dans l’espace public : Les noms de nos villages en francique sous les panneaux d’entrée, pour que chaque habitant, ancien ou nouveau, voie la langue qui nous relie.

Nous n’avons pas la taille de Sarrebruck, même si le Steinhart représente tout de même 10700 ha (Bliesgau 36000 ha).
Mais un poumon n’a jamais été le plus gros organe du corps, c’est celui sans lequel les autres s’étouffent.

 

La culture, c’est comme un parachute : quand on n’en a pas, on s’écrase.
Pierre Desproges

 

Et vous, que pensez-vous du Steinhart dans l’Eurodistrict ? Dites-le-nous en commentaires.

Sources : Eurodistrict SaarMoselle, Espaces-transfrontaliers, UNESCO, visitsaarland


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