Le Platt a conquis le monde : Trump, Marx, Schuman et le secret mosellan
Quand on pense à la Moselle plattophone, on imagine ses paysages vallonnés, son histoire industrielle partagée, et ce fameux accent qui fait notre singularité. Mais saviez-vous que derrière notre parler local, le Platt (francique), se cache l'un des plus grands secrets linguistiques et historiques d'Europe ?
Souvent relégué à tort au rang de simple "patois" ou de souvenir de grand-mère, le Platt est en réalité une langue vivante à part entière, comme l'a démontré entre autres Bernard Cerquiglini, une langue qui a traversé les siècles et façonné le monde bien au-delà de nos frontières de l'Est de la France.
Pour s'en convaincre, prêtons-nous à un petit jeu de devinettes qui risque de bouleverser vos certitudes.
Devinez le point commun de ces célébrités mondiales
Pouvez-vous nous donner le point commun entre toutes ces personnalités historiques et contemporaines :
Robert Schuman (Père fondateur de l'Europe),
Karl Marx (Philosophe et théoricien),
Erich Honecker (Homme d'État est-allemand),
Dwight D. Eisenhower (34e Président des États-Unis),
Donald Trump (45e et 47e Président des États-Unis),
Henry John Heinz (Fondateur de la marque Heinz),
Harvey Firestone (Fondateur de l'empire des pneus Firestone),
Serge Dassault (Groupe Dassault Aviation),
Patricia Kaas (Icône de la chanson française),
Les Frères Lazard (Fondateurs de la banque d'affaires Lazard),
Fernand Nathan (Créateur des éditions Nathan),
Jean-Marie Rausch (Ancien ministre et maire de Metz),
Pierre Mendès France (Ancien Président du Conseil),
Axel Kahn (Généticien et essayiste),
Jean-François Kahn (Journaliste et essayiste),
Micheline Dax (Comédienne),
Michel Étévenon (Cofondateur de la Route du Rhum),
Claude Étévenon (Journaliste et épouse du célèbre comédien Michel Galabru),
Simone Veil (Ancienne ministre, figure de la construction européenne),
Le Maréchal Ney (Maréchal d'Empire de Napoléon),
Marcel Mayer (Résistant déporté),
Kévin Mayer (Double champion du monde de décathlon),
Herta Müller (Prix Nobel de littérature 2009).
Vous ne voyez pas ? On vous donne un indice : ils partagent tous un lien intime avec la culture linguistique de notre région. Ils parlent, parlaient, ou sont les descendants directs de locuteurs du Platt, et tous sont nés ou ont des racines dans un rayon de moins de 100 km.
Avant de vous révéler exactement d'où ils viennent à la fin de cet article, plongeons dans les origines de cette langue qui a conquis le monde.
Le Platt n’est pas un patois : C’est la souche même de la langue française !
Pour comprendre la portée de ce secret bien gardé, il faut briser un immense tabou national.
Le français que nous parlons aujourd’hui ne descend pas uniquement du latin classique. Comme l'a brillamment démontré le célèbre linguiste Bernard Cerquiglini lors d'une conférence à l'Université Populaire de Sarreguemines : “Le français est du latin parlé par des Germains”.
Ce parler germanique qui a fusionné avec le latin au Ve siècle pour donner naissance à l'ancien français n'est autre que le francique.
Le Platt mosellan n'est donc pas un sous-produit du français ou de l'allemand standard (Hochdeutsch). C'est la langue-mère, la souche carolingienne, celle que parlait Charlemagne*. Lorsque vous dites des mots quotidiens comme guerre, choisir, maison, bleu ou blanc, vous parlez francique sans le savoir.
Les Mosellans plattophones en sont les derniers gardiens vivants en France.
*Lorsque l’on affirme que notre Platt était la langue de Charlemagne, cela ne signifie pas qu’on parlait à l’époque exactement le même dialecte qu’aujourd’hui, loin de là. Cela montre que la langue populaire en usage était déjà du francique rhénan, l’ancêtre direct de notre Platt. Même la manière d’écrire différait de celle que nous connaissons aujourd’hui. En voici un exemple avec “notre père des francs” ci-contre.
Le saviez-vous ? Le mot dollar trouve ses racines dans le Platt !
Un peu d'histoire pour comprendre pourquoi et surtout comment :
Joachimsthal est une vallée située en Bohême, dans l'actuelle République tchèque, célèbre dès le XVIᵉ siècle pour ses riches mines d'argent. Les autorités locales y frappaient des pièces en argent de grande qualité, connues pour leur poids uniforme et leur pureté, ce qui leur conférait une grande crédibilité et circulation à travers l'Europe.
Ces pièces, appelées Joachimsthaler, devinrent rapidement un modèle pour d'autres monnaies sur le continent. La stabilité de leur valeur et leur reconnaissance internationale en firent un standard dans le commerce européen.
Dans notre Platt nous disons Daaler au lieu de Thaler en Allemand (le francique rhénan transforme le T de l'allemand en D), Thaler lui-même abréviation de Joachimsthaler, qui signifie littéralement "De la vallée de Joachim " (Thal veut dire vallée. Thaler signifie de la vallée).
Le mot Daaler s'imposa alors comme synonyme de pièce d'argent fiable.
Thaler devient donc Daaler, nos aïeux ont emmené ce terme aux US et il sera repris par la suite en anglais sous Daler avant de devenir Dollar (l'influence du mot Dall se fait sentir dans plusieurs langues dont le néerlandais Daalder).
Ainsi, le dollar américain que nous connaissons aujourd'hui n'est pas né de nul part en 1792, il est l'héritier d'une tradition monétaire européenne de source Francique Rhénane vieille de plusieurs siècles. Il incarne la continuité d'un système fondé sur la confiance dans la valeur intrinsèque des métaux précieux, une valeur qui traversa l'Atlantique avant de devenir le symbole de la puissance économique des États-Unis.
De la répression à la glottophobie ordinaire
Comment une langue si noble a-t-elle pu devenir un sujet tabou ? L'histoire de notre région est marquée par les traumatismes des guerres et des changements de nationalité. Après 1945, l'Éducation nationale a mené une politique d'éradication sévère contre le Platt, alors assimilé à tort à la "langue de l'ennemi".
Des générations de petits Mosellans ont été punies à l'école pour avoir laissé échapper un mot de Platt, installant un sentiment durable de honte et d'autocensure au sein des familles.
Aujourd'hui encore, cette discrimination porte un nom théorisé par le linguiste Philippe Blanchet : la glottophobie. C'est le fait d'exclure, de moquer ou de dévaloriser une personne à cause de son accent ou de son parler régional.
Plattophones : les véritables précurseurs de l'Europe
La région dépasse largement la simple anecdote linguistique : les plattophones portent l'Europe dans leur ADN.
Si l'Alsace voisine a su cultiver un fier sanctuaire culturel alémanique bien délimité par sa géographie, l'espace francique, lui, a toujours fonctionné comme un espace de transit à ciel ouvert. C'est cette perméabilité historique qui fait de cette langue le symbole même de l'esprit européen.
Loin d'être un vestige du passé, le Platt est une clé majeure pour l’avenir de la Moselle, du Steinhart, du bassin de Forbach, de Sarreguemines, de Saint-Avold...
Une passerelle naturelle vers l'emploi. Le Platt est le chaînon manquant entre le français et l'allemand. Un jeune qui a baigné dans le Platt comprendra et apprendra le Hochdeutsch avec une aisance remarquable.
L'exemple décomplexé du Luxembourg. Nos voisins ont fait de leur variante du Platt leur langue nationale. Maîtriser le Platt y est un critère d'embauche hautement valorisé.
Des bienfaits cognitifs prouvés. Les recherches en neurosciences démontrent que le bilinguisme précoce stimule la mémoire de travail, améliore la concentration et retarde le déclin cognitif.
Les limites des dialectes
Leurs liens insoupçonnés avec le Platt
Maintenant que vous connaissez la valeur de cette langue, voici enfin la réponse à notre devinette.
Robert Schuman, père fondateur de l'Europe, né le 29 juin 1886 à Luxembourg, de père mosellan originaire d'Évrange.
Karl Marx, né le 5 mai 1818 à Trèves, en plein cœur de la zone francique mosellane. Sa famille est issue d'une lignée rabbinique : son père, Heinrich Marx, descend des rabbins de Sarrelouis avant de se convertir au protestantisme.
Erich Honecker, né le 25 août 1912 à Neunkirchen en Sarre, frontalier direct de la Moselle.
Dwight D. Eisenhower, né le 14 octobre 1890 aux USA, issu de la lignée plattophone de son ancêtre Hans Eisenhauer, né à Forbach le 15/03/1722 (décédé le 10/06/1810 à Paxton). Ses parents travaillaient à Verrerie Sophie (actuelle Stiring-Wendel), près de Forbach en 1722 et à Karlsbrunn en 1723 dans le proche Warndt.
Donald Trump, né le 14 juin 1946 à New York, petit-fils de Friedrich Trump, émigré originaire de Kallstadt, près de Kaiserslautern (Allemagne).
Henry John Heinz, né le 11 octobre 1844 en Pennsylvanie, fils d'immigrés originaires de Kallstadt, la même ville que la famille Trump.
Harvey Firestone, né le 20 décembre 1868 aux USA, descendant de la famille Feuerstein, originaire de Thal-Drulingen en Alsace Bossue. En Platt, son nom se prononce "fìrschdèèn" littéralement "pierre à feu", fire stone.
Serge Dassault, né le 4 avril 1925, issu de la famille Bloch, dont les ancêtres étaient brocanteurs et ferrailleurs originaires de Fénétrange (Moselle).
Patricia Kaas, née le 5 décembre 1966 à Forbach, dont la famille fait partie des premières installées dans le Steinhart, dès 1551, à Tenteling.
Les Frères Lazard, originaires de Frauenberg en Moselle, c'est de ce petit village qu'ils sont partis fonder leur empire bancaire au XIXe siècle.
Fernand Nathan, né le 25 décembre 1858 à Dieuze, terre de culture partagée.
Jean-Marie Rausch, ancien ministre et ancien maire de Metz, originaire de Frauenberg.
Arrêtons-nous un instant sur ce cas absolument prodigieux : Pierre Mendès France, ancien Président du Conseil, Axel Kahn, généticien et essayiste, Jean-François Kahn, journaliste et essayiste, Micheline Dax, comédienne, et Michel Etévenon, cofondateur de la Route du Rhum et sa sœur Claude Etévenon, journaliste, descendent tous de la même famille Kahn, marchands de chevaux originaires de Bliesbruck (Moselle) au XVIIIe siècle. Ces six personnalités majeures de l'histoire, des médias, de la science et du spectacle français descendent toutes exactement de la même lignée !C'est de cette unique souche plattophone qu'est née, en quelques générations, une dynastie d'esprits brillants qui ont marqué la France contemporaine.
Simone Veil, née Jacob, l'une des grandes figures de la construction européenne, dont les ancêtres plattophones viennent de Bionville, Denting, Créhange et Freudenburg.
Le Maréchal Ney, l'un des plus célèbres maréchaux de Napoléon, originaire de Sarrelouis-Ensdorf.
Marcel Mayer, né à Farschviller, résistant déporté, dont le nom a été donné en 2025 à un complexe sportif en hommage à son engagement.
Kévin Mayer, double champion du monde de décathlon et recordman du monde du décathlon avec 9126 points, fils de Marcel Mayer, originaire de Farschviller, en Moselle.
Herta Müller, Prix Nobel de littérature 2009, née à NItzkydorf (Roumanie) dans le Banat, sa mère est née Guyon (à Bermering, Moselle) qui est devenu Gion au Banat, ses ancêtres sont originaires de Sarralbe et Rech.
Un rayon de 97 kilomètres qui a changé le monde
Prenez une carte. Placez un compas au centre du Steinhart. Tracez un cercle de 97 kilomètres de rayon.
Vous y trouverez Trèves, Sarrelouis, le Luxembourg, le Palatinat, l'Alsace Bossue, Bliesbruck, Forbach, Metz. Et dans ce cercle restreint sont nés, ou ont grandi les ancêtres, d'un père fondateur de l'Europe, de deux présidents américains, du philosophe le plus discuté de l'histoire moderne, d'un maréchal d'Empire, d'une icône de la résistance européenne, d'un Prix Nobel de littérature, et de plusieurs empires industriels et financiers mondiaux.
Ce n'est pas une coïncidence. C'est la conséquence directe de ce qu'a toujours été cette terre francique : un carrefour, un espace de passage, de brassage, de migration (vers l'Allemagne, vers le Luxembourg, vers l'Amérique…).
Le Platt n'a jamais été une langue d'isolement. C'est une langue de contact, et c'est précisément pour cela qu'elle a essaimé jusqu'aux racines du monde moderne.
Faisons vivre ce trésor !
Le Platt est un trésor européen qui résonne encore dans nos familles, nos commerces et nos associations. Des initiatives comme le festival Mir Redde Platt à Sarreguemines ou le travail de la Schriebstubb prouvent que la flamme n'est pas éteinte.
Ne laissons pas les discours officiels désincarnés remplacer nos racines. Parler Platt, le transmettre à nos enfants, le revendiquer dans l'espace public, c'est refuser la standardisation culturelle et affirmer notre place au cœur de l'Europe.
Alors, pour l'histoire de notre région et pour l'avenir de nos jeunes : Schwätze wie ùns de Schnawwel gewackst isch !
Faisons vivre ce trésor !