Adil Rami et l'accent d'Alsting : non, ils ne sont pas belges
Vous avez peut-être lu l'article paru dans le Républicain Lorrain. Matthieu Monnet et Joël Bilski, deux supporters originaires d'Alsting, partis aux États-Unis pour la Coupe du Monde 2026, croisent Adil Rami au pied de la statue de Rocky à Philadelphie. L'ancien champion du monde, amusé, leur lance spontanément "Vous êtes belges ?". La scène est sympathique, l'anecdote fait sourire et la rencontre est belle. Mais non, Adil, ils ne sont pas belges.
Article du Républicain Lorrain
Alsting n'est pas en Belgique, Alsting est dans le Steinhart
Alsting (Alschdìnge en Platt) est un village de Moselle-Est, posé sur la roche calcaire (Muschelkalk) le Steinhart, situé entre Forbach et Sarreguemines. Un territoire qui a vu passer les Romains, les Francs, Napoléon, deux guerres mondiales et aujourd'hui deux supporters en maillot bleu qui font le tour de Philadelphie en cherchant Rocky Balboa.
Ce que Adil Rami a entendu ce jour-là au bas de la statue, ce n'est pas un accent belge. C'est l'accent rhénan, celui que les linguistes classent à part dans la cartographie des accents de France.
C'est l'accent du Platt, c'est celui de la lignée de Charlemagne.
Pour comprendre d'où vient cette musique particulière qui a intrigué Adil Rami, il faut remonter au Ve siècle.
Comme l'a démontré le linguiste Bernard Cerquiglini lors de sa conférence à l'Université Populaire de Sarreguemines : le français est du latin parlé par des Germains. La langue germanique qui s'est mélangée au latin pour donner naissance au français, c'est le francique (= Platt), et le Platt rhénan en est la branche la plus directe encore vivante en France.
Quand Matthieu et Joël ouvrent la bouche, les "r" roulent légèrement, les voyelles "traînent" doucement, le rythme est différent de celui d'un Parisien ou d'un Marseillais. Ce sont les traces sonores de 1 500 ans de francique rhénan, la langue que parlait Charlemagne, la langue qui a fabriqué le français moderne.
Nos ancêtres mosellans n'ont pas "pris un accent". Ils ont conservé le leur, celui de la souche même de la langue française, pendant que le reste de la France latinisait sa phonétique.
Ce que Adil Rami a confondu avec du belge, c'est en réalité l'un des accents les plus anciens et les plus nobles de l'espace francophone. Un accent qui porte en lui plus d'histoire que n'importe quel accent.
Un accent, c'est une identité
Les linguistes distinguent 7 grandes familles d'accents en France, avec 75 sous-groupes identifiés.
L'accent de l'Alsace et de la Moselle plattophone, est l'un des plus reconnaissables et des plus documentés. Il se caractérise par des "r" marqués, une tendance à prononcer des sons qui s'apparentent aux sonorités de l'allemand, et ces mots qui font partie de notre quotidien sans qu'on y pense : tu retche (tu discute), c’est de la couatche (c’est du n’importe quoi), un schtuque (un morceau)...
Ces mots ne sont pas des déformations du français, ce sont des survivances du francique dans notre parler quotidien. Ce sont des preuves vivantes de notre histoire.
Matthieu et Joël ont ri quand Adil Rami les a pris pour des Belges. Ils ont bien fait, c'est drôle, et l'anecdote les suivra toute leur vie. Mais derrière ce rire, il y a une réalité que nous voulons nommer clairement : il n'y a pas d'accent "correct" et de mauvais accent. Il n'y a pas de prononciation "sans accent" et une prononciation "avec accent". Chaque accent est le reflet d'un territoire, d'une histoire, d'une culture. Et l'accent francique rhénane (dont parle les habitants du Steinhart) est l'un des plus riches d'Europe.
La prochaine fois qu'on vous demande d'où vient cet accent, répondez simplement : "C'est l'accent du Steinhart." Et admirer le regard de votre interlocuteur !
Carte des accents de la France, selon Monique et Pierre Léon, dans La prononciation du français, 1997 - Source Wikipedia
Ce qui nous touche dans cette histoire, au-delà de l'anecdote avec Adil Rami, c'est ce que ces deux hommes représentent.
Deux habitants d'Alsting, village du Steinhart que peu de Français savent placer sur une carte, se retrouvent à Philadelphie pour la plus grande compétition de foot du monde. Ils portent leur accent comme ils portent leur maillot bleu : sans complexe, avec fierté.
Notre demande au président des communautés de communes
Cette anecdote philadelphienne nous donne l'occasion de relancer une demande que nous portons depuis quelques temps, et que nous adressons formellement au président des communautés de communes de Sarreguemines et de Forbach :
Installez, sous chaque panneau de village de notre territoire, le nom du village en Platt.
Comme cela se fait en Alsace avec l'alsacien, comme cela se fait au Pays Basque, en Bretagne, en Occitanie, ces régions qui ont compris que la langue est un patrimoine visible et que la visibilité d'une langue dans l'espace public est la première étape de sa survie.
Alsting aurait Alschdìnge em Schdèènhart
Etzling aurait Etzlìnge em Schdèènhart
Tenteling aurait Tèndlìnge em Schdèènhart
Lixing-lès-Rouhling aurait Lixìnge em Schdèènhart
…
Proposition de panneau Platt (photomontage). Panneau non installé.
Ce n'est pas un acte nostalgique, c'est un acte culturel et touristique. C'est dire à ceux qui passent que cette langue existe, qu'elle a un nom, qu'elle mérite d'être vue.
Le Platt n'est pas un patois qu'on cache, c'est la souche du français, la langue de Charlemagne, et elle mérite sa place sur nos panneaux de bord de route.
Matthieu, Joël : merci d'avoir porté le Steinhart jusqu'à Philadelphie.
Et la prochaine fois qu'on vous demande si vous êtes belges, dites-leur : "Non, on est du Steinhart. Mais si vous voulez savoir pourquoi vous parlez français aujourd'hui, c'est un peu grâce à nos ancêtres" !
Article de l'association Steinhart Terre d'Origines.
En lien avec l’article "Ce que le français doit au francique"
et "Histoire de la Moselle : comment le Platt a conquis le monde".