Le grand tabou de la langue française : les Mosellans plattophones en sont les gardiens
D'où vient vraiment notre langue Française ? Les Mosellans plattophones sont les gardiens d'une mémoire que la France entière devrait honorer.
Le 29 avril dernier, l'Université Populaire de Sarreguemines accueillait Bernard Cerquiglini, l'un des linguistes français les plus influents, pour une conférence intitulée "Ce que le français doit au francique".
Une soirée qui aurait dû faire la une des journaux nationaux, et elle n'a fait la une de rien du tout.
Pourtant, ce que Cerquiglini a dit ce soir-là renverse complètement l'idée que la plupart des Français se font de leur propre langue.
Le français n'est pas du latin. Le français n'est pas du grec. Le français n'est pas une langue pure, héritée d'une Rome glorieuse et d'une Gaule résistante.
Le français, c'est du latin et du francique.
Et les descendants directs, les héritiers linguistiques vivent toujours ici, en Moselle et dans le Steinhart. Ils parlent le Platt et sont les locuteurs vivants de la langue qui a fabriqué le français.
Photo H. Atamaniuk
Bernard Cerquiglini : l'homme qui a osé dire que le français avait plusieurs pères
Bernard Cerquiglini, né en 1947 à Lyon, est linguiste, ancien élève de l'École normale supérieure de Saint-Cloud, agrégé de lettres modernes, docteur ès lettres, professeur à l'Université Paris VII-Diderot.
Il est l'une des voix les plus respectées de la linguistique française et l'un des rares académiciens à vulgariser la science du langage sans la trahir.
Ce qu'il a mis en évidence, et qu'il défend depuis les années 2000, est d'une simplicité désarmante une fois qu'on l'a compris : la langue française est la rencontre du latin et du francique.
Le latin, c'était la langue de l'Église, des lettrés, de l'administration romaine.
Celui du peuple, celui qu'on parlait dans les rues et les champs de la Gaule du Ve siècle, c'était le francique. La langue des Francs, ce peuple germanique qui avait conquis la Gaule et s'y était installé durablement. Ces deux couches linguistiques se sont mélangées, et de ce mélange est né le français.
Avant Cerquiglini : ce que les grands linguistes avaient déjà compris
Cerquiglini n'est pas le premier à l'avoir dit. Mais il est peut-être le premier à l'avoir dit aussi clairement, aussi publiquement, et à un public aussi large.
Avant lui, plusieurs linguistes avaient posé les bases de cette vérité :
Friedrich Christian Diez (1794–1876), linguiste allemand surnommé le "père de la romanistique", a scientifiquement prouvé l'apport du francique au français. C'est lui qui a imposé l'idée du triple héritage : latin populaire + substrat gaulois + superstrat francique = français. Avant lui, on croyait encore que le français venait du grec ou de l'hébreu.
Gaston Paris (1839–1903), philologue français, a démontré que l'ancien français est du latin transformé par le francique. Sa formule est restée célèbre : "Le français est du latin parlé par des Germains."
Walther von Wartburg (1888–1971), Suisse, a consacré sa vie entière à l'étude de l'étymologie française. Son Französisches Etymologisches Wörterbuch(le FEW, 25 volumes) reste la référence absolue. Chaque mot français y est étudié avec son origine. Il a classé tous les mots d'origine francique et expliqué l'évolution phonétique due aux Francs.
Ernst Gamillscheg (1887–1971), Autrichien, a étudié ville par ville l'impact du germanique sur la Gaule dans son Romania Germanica en trois volumes. Sa conclusion est sans appel, le francique est dominant au nord de la Loire.
Jean-Pierre Chambon, linguiste français contemporain, a prolongé ces travaux sur les emprunts franciques en toponymie et dialectologie lorraine(une recherche qui concerne directement notre territoire).
Le francique dans le français : ce que vous dites sans le savoir
Voici ce que Cerquiglini a illustré lors de la conférence, avec des exemples qui parlent d'eux-mêmes.
Les mots du pouvoir et de la guerre viennent du francique.
"Guerre" est francique, le latin disait bellum, ce qui a donné "rebelle", "belliqueux", "belligérant".
"Choisir" est francique, le latin disait eligere, ce qui a donné "élire" et "élection".
Les mots de la vie quotidienne viennent du francique.
"Maison" est francique, le latin disait domus, ce qui a donné "domicile".
"Chemin" est francique, le latin disait iter, ce qui a donné "itinéraire".
"Cheval" est francique, le latin disait equus, ce qui a donné "équidé".
Dans l’autre sens “faldestuhl” est francique, ce qui a donné “fauteuil” en Français…
Les adjectifs courants viennent du francique.
Bleu, blanc, brun, frais, riche, laid, gai (toute notre palette d'adjectifs quotidiens est d'origine germanique).
Même notre façon de prononcer vient du francique.
Le "h" aspiré (absent du latin) est un héritage francique.
C'est pour ça qu'on dit "le haricot" et non "l'haricot", "la honte" et non "l'honte".
Le "w" germanique est devenu "gu" en français : werra = guerre, wardon = garder.
Les noms de lieux autour de vous viennent du francique.
Les toponymes en -ville, -court, -ange, -heim témoignent de l'installation des Francs dans nos régions : Thionville, Alsting, Villacourt, Seremange, Molsheim... Ces noms ne sont pas des curiosités régionales. Ce sont des traces de la langue qui a fabriqué le français.
Plus de 400 mots courants du français sont d'origine francique.*
Pas des mots rares, des mots du quotidien, les mots qu'on utilise pour se battre, pour jardiner, pour se déplacer...
*Les estimations varient selon les sources et les méthodes de comptage. Selon le site Babbel, le français moderne a hérité d'environ 1 000 mots du francique. Wikipedia cite quant à lui environ 400 mots, et d'autres sources estiment ce chiffre à 500 mots courants. La fourchette réelle se situe donc entre 400 et 1 000 selon qu'on comptabilise les racines, les mots dérivés ou les mots directs.
Le latin était la langue de l’élite, du clergé et des savants.
Le francique, en revanche, était la langue parlée par le peuple.
Le francique est à l’origine du français et de l’allemand : l’allemand est issu d'un francique germanique, tandis que le français est né d'un francique latinisé.
Le français est donc le fruit de la rencontre entre les envahisseurs francs (franciques) et l'héritage romain (latin).
813 : le concile de Tours, quand l'Église a reconnu que le latin était mort
Pour comprendre pourquoi le francique a pris le dessus, il faut remonter à 813.
Cette année-là, Charlemagne réunit plusieurs conciles régionaux, dont celui de Tours. Dans le canon 17 de ce concile, les évêques prennent une décision historique : les homélies ne seront plus prononcées en latin, mais en "rusticam Romanam linguam aut Theodiscam" en langue romane rustique ou en langue germanique "afin que tous puissent plus facilement comprendre ce qui est dit".
C'est l'aveu officiel que le latin n'est plus parlé ni compris par le peuple. La langue du peuple, en 813, c'est déjà un mélange de latin et de francique. Le français d’aujourd’hui en germe.
Trente ans plus tard, en 842, les Serments de Strasbourg vont poser le premier texte écrit en "roman" ce que certains historiens appellent l'acte de naissance de la langue française. C'est Nithard, petit-fils de Charlemagne, qui en a conservé la transcription. Ce texte est déjà profondément marqué par le francique.
Le français n'est pas né à Paris. Il est né ici, dans l'empire carolingien, dans la rencontre entre deux peuples, deux langues, deux façons de voir le monde.
Serments de Strasbourg
Le Platt n'est pas un patois, c'est la souche.
Sans doute la phrase la plus importante de toute la conférence, le Platt mosellan n'est pas un dialecte dégradé du français.
C'est l'inverse.
Le Platt est une branche directe du francique, restée relativement préservée dans nos vallées sarroises et mosellanes tandis que le reste de la Gaule latinisait sa prononciation et son vocabulaire. Ce que nous parlons ici, ce que nos grands-parents parlaient, ce que certains d'entre nous parlent encore, c'est une forme de la langue-mère du français.
Pas un patois. Pas un dialecte de moindre valeur. Une langue à part entière, antérieure au français, dont le français est l'enfant.
L'occitan, comparaison utile, est du roman avec du latin, et l'influence romane y a été tellement forte que la couche francique y est presque absente. Résultat l'occitan ressemble davantage à l'espagnol ou à l'italien. Et aujourd'hui, l'occitan est en train de mourir…
Nous sommes la voix du peuple francique devenu français
Quand un Parisien dit "guerre", il prononce un mot francique. Quand un Bordelais dit "choisir", il utilise un verbe francique. Quand un Breton dit "maison", il parle francique sans le savoir. Quand une Marseillaise dit "bleu" ou "blanc", elle hérite d'un adjectif que les Francs ont apporté dans les bagages de leur conquête de la Gaule.
Le français que parlent 380 millions de personnes dans le monde porte en lui la mémoire de nos ancêtres. Et nous Mosellans plattophones, nous sommes les derniers à entendre encore cette mémoire dans notre propre bouche.
Ils étaient 350 000 plattophones en Moselle dans les années 1960.
Ils sont aujourd'hui entre 150 000 et 200 000 à encore le parler, et +100 000 à le comprendre.
Une langue qui recule, mais qui résiste, et qu'il est encore temps de transmettre.
Nos jeunes qui partent travailler en Allemagne ou au Luxembourg ont une longueur d'avance que personne ne leur a jamais expliquée. Notre Platt qu'ils ont entendu dans la cuisine de leurs grands-parents est le chaînon manquant entre le français et l'allemand.
Ce n'est pas une fierté régionale, c'est un fait linguistique démontré par les plus grands chercheurs de la romanistique mondiale depuis deux siècles.
Les Bretons, les Parisiens, les Bordelais parlent français grâce aux Francs.
Et les Francs parlaient ce que nous appelons encore le Platt.
Ce soir-là, à Sarreguemines
Photo V. Fersing
Bernard Cerquiglini aurait pu faire cette conférence à la Sorbonne, à l'Académie française, au Collège de France. Il l'a faite à l'Université Populaire de Sarreguemines, devant un public mosellan.
Ce n'est pas un hasard, c'est parce que c'est ici que cette histoire a du sens, c'est ici qu'elle est encore vivante.
Alors oui la France nous doit quelque chose.
Pas de la gratitude au sens sentimental du terme, mais de la reconnaissance au sens historique, linguistique et culturel.
Informations issues de la conférence de B. Cerquiglini "Ce que le français doit au francique"
Compléments d’informations V. Fersing
Article rédigé par l'association Steinhart Terre d'Origines