Eduard Jung (1913–1988) : l'espion d'Alsting qui a contribué au débarquement de Normandie
Il est né dans un village de Moselle que peu de gens connaissent. Il est mort dans la discrétion, inhumé à Diebling, loin des honneurs parisiens. Et pourtant, les informations qu'Eduard Jung a interceptées clandestinement depuis un câble téléphonique souterrain en 1942 ont contribué à l'une des opérations militaires les plus décisives de la Seconde Guerre mondiale : le débarquement en Normandie.
Voici son histoire.
Un enfant d'Alsting sous annexion allemande
Eduard Jung naît en 1913 à Alsting, en pleine période d'annexion allemande de la Moselle. Il grandit dans cette région frontalière où l'identité se construit entre deux langues, deux cultures, deux drapeaux (et où la question de la loyauté sera bientôt une question de vie ou de mort).
À 19 ans, il fait un choix qui dit tout de lui, il s'engage dans l'armée française, chez les Tirailleurs Marocains. Pas l'armée de l'occupant, mais bien l'armée de la France.
En 1936, il épouse Adèle Schwander, originaire de Diebling. Ensemble, ils auront trois enfants.
La vie s'installe. Puis la guerre arrive.
La Ligne Maginot, la captivité et l'évasion
Lors de l'invasion allemande de 1940, Eduard Jung se trouve sur la Ligne Maginot, sous les ordres du Capitaine Simoneau. Le gouvernement français ordonne à ses troupes de déposer les armes. Eduard est fait prisonnier et envoyé dans un stalag en Autriche.
Il s'évade.
Ce détail, qu'on pourrait lire trop vite, mérite qu'on s'y arrête.
S'évader d'un stalag en 1940 dans l'Autriche nazie, c'est choisir délibérément le danger maximum plutôt que la survie par la soumission. C'est le premier acte d'une vie qui en comptera beaucoup d'autres.
De retour en France clandestinement, il reprend contact avec le Capitaine Simoneau, qui dirige dans l'ombre l'un des postes de recherche de l'État-Major des Armées, une mission permanente de renseignements.
La Source K : écouter Berlin depuis la Moselle
Début mars 1942, le Capitaine Simoneau propose à Eduard Jung de rejoindre une opération dont peu de gens, même aujourd'hui encore, connaissent l'existence : la Source K.
La Source K est une opération d'écoute clandestine par piquage sur câble téléphonique souterrain. Elle devient opérationnelle le 19 avril 1942.
Le principe est aussi simple que vertigineux, depuis un point secret, Eduard (opérateur, du poste P 2 du S.R.) intercepte les communications téléphoniques entre le Haut Commandement de Berlin et ses armées d'occupation en France (marine, aviation, armée de terre). Il est bilingue. Il comprend tout. Il transcrit tout.
Cette opération permettra de dériver 70 grands circuits entre Paris et Berlin, parmi lesquels ceux de la Kriegsmarine, de la Luftwaffe, de la Wehrmacht et de la Gestapo.
Extrait de “LES ECOUTES - La source K - Le S.S.C - Ce qu’il faut en savoir…” par l’AASSDN (Anciens et Amis des Services Spéciaux Français) :
“Le hasard fit que le sergent-chef Jung libéré en tant qu'Alsacien d'un Stalag*, se présenta au capitaine Simoneau, qui avait été avant la guerre son commandant de compagnie. La mission lui fut donc proposée, sans qu'on lui cachât les risques terribles qu'elle impliquait pour sa vie. Jung l'accepta néanmoins et fut aussitôt mis à l'instruction : séances quotidiennes chez “Némo”, (créé en 1937, Section technique chargée des interceptions spécialisées) étude de la terminologie et de l'organisation de la Wehrmacht, y compris la liste des officiers généraux pourvus de fonctions importantes.
Nanti de pièces d'identité délivrées “authentiquement”, Jung s'installa à Noisy-le-Grand en mars 1942, avec pour couverture un emploi fictif d'agent d'assurances. L'appareil mis en place, un tunnel fut creusé jusqu'au passage du câble. Combaux fit créer des incidents techniques, afin de justifier l'ouverture d'une tranchée pour réparations, travail qui devait s'effectuer en une nuit.
Le câble comportait 97 circuits. Dans un premier temps, Jung s'efforça de sélectionner ceux qui étaient réellement “de commandement” afin de ne pas perdre son temps à suivre des communications de peu d'intérêt. Il opéra seul pendant trois mois, mais il ne pouvait pratiquer une écoute continue, car il lui fallait transcrire en encre spéciale les PV, en assurer l'expédition, s'alimenter et prendre un minimum de repos.
Les renseignements obtenus furent considérables : mouvements, mises sur pied et transformations de grandes unités terrestres et aériennes, bases de sous-marins, appréciations sur le qualité et le comportement des chefs, etc. Furent entendus et enregistrés : Le Führer lui-même, Goering, Keitel, von Rundstedt, Jodl, Stülpnagel, Milch, Sperrle, et beaucoup d'autres.”
*En réalité il est Mosellan.
D'après “Résistance PTT” Raymond Ruffin - Presses de la Cité - 1967. Les Mystères de la Source K - Roger Rouxel - Les dossiers d'Aquitaine - 1999. Le Service de Renseignements 1871-1944 - Henri Navarre - Plon - 1978. Note : bien lire Levavasseur - Abscheidt - Lebedinsky. — source AASSDN.
De mars à décembre 1942, ces écoutes fournissent aux Alliés des renseignements militaires de premier ordre. Des informations qui ont joué un rôle dans la réussite de l'opération Overlord, le débarquement en Normandie du 6 juin 1944.
Dénoncé, traqué, en fuite vers les Pyrénées
En décembre 1942, Eduard Jung est repéré après dénonciation. Il doit fuir immédiatement.
Il traverse la France clandestinement et franchit les Pyrénées pour rejoindre l'Espagne, puis l'Afrique du Nord.
Il retrouve le 6e Régiment de Tirailleurs Marocains et reprend le combat, cette fois les armes à la main.
Monte Cassino, les Vosges, Berchtesgaden
Les mois qui suivent le mènent au cœur des batailles les plus dures de la campagne d'Italie et de la libération de la France.
Janvier à mai 1944, Bataille de Monte Cassino(Garigliano, Italie). Le front du Garigliano est l'un des plus meurtriers de la Seconde Guerre mondiale. Les Tirailleurs Marocains y jouent un rôle décisif pour percer la Winter Line et ouvrir la route de Rome aux Alliés.
Octobre 1944, Bataille du Haut-du-Faing à Cornimont, dans les Vosges.Eduard combat pour traverser la ligne de défense allemande dans les montagnes vosgiennes.
Rappelé ensuite au Service de Renseignements de Grenoble, puis de Strasbourg, il rejoint le Capitaine Genin pour la Campagne d'Allemagne dans la Forêt Noire.
Le 5 mai 1945, Eduard Jung entre dans le Berghof de Berchtesgaden (le bunker de montagne d'Adolf Hitler). Il en repart avec des documents secrets de grande importance.
Berghof de Berchtesgaden (le bunker de montagne d'Adolf Hitler)
Capitaine, puis dans l'ombre jusqu'en 1957
Nommé Capitaine, Eduard Jung poursuit sa carrière dans les Services de Renseignements, en poste en Allemagne, jusqu'en 1957, douze ans après la fin de la guerre, douze ans à continuer de servir dans l'ombre.
Il se retire ensuite à Saint-Avold et y mène une vie discrète.
Il décède en 1988 et est inhumé à Diebling dans le Steinhart.
Les décorations d'une vie au service de la France
Pour l'ensemble de ses faits d'armes, Eduard Jung reçoit les distinctions suivantes :
Médaille des Évadés,
Médaille de la Résistance,
Croix de Guerre,
Croix de Guerre avec étoile de vermeil et palme de bronze (à deux reprises),
Officier du Mérite National,
Médaille Militaire,
et enfin Chevalier de la Légion d'Honneur.
La stèle d'Alsting : un village qui n'oublie pas
En hommage à cet enfant du pays, la commune d'Alsting a érigé une stèle sur la Place de la Libération.
Lors de la commémoration du 80e anniversaire de la Libération, en février 2025, le discours officiel a tenu à élargir cet hommage au-delà de la seule figure d'Eduard Jung :
"La commune associe à cet honneur tous les autres résistants, femmes et hommes, de leur village qui, par leurs actes de courage, ont bravé l'occupant nazi. Ces Malgré-Nous transmettant des documents confidentiels, ces pères cachant leurs fils réfractaires, ces familles dissimulant des prisonniers évadés — tous risquèrent leur vie ou la déportation. À tous, nous leur devons notre gratitude, notre liberté. Ne l'oublions pas."
Eduard Jung n'était pas seul. Mais il est l'un de ceux dont le nom doit continuer à être prononcé.
Photo republicain lorrain
Remerciements à G. Fersing pour les informations historiques.
Cet article s'inscrit dans la série "Les Figures historiques du Steinhart" menée par l'association Steinhart Terre d'Origines.