Le Steinhart retrouve sa voix : "J'en ai eu marre de taire mes origines"

Cette dernière semaine d'août marque la fin d'un épisode caniculaire dont les conséquences sur notre territoire feront l'objet d'analyses ultérieures. En attendant, nous vous proposons de découvrir un reportage de Moselle TV réalisé dans le courant de l'été, publié ce 29 août, qui met en lumière ce que nous sommes et d'où nous venons.

Nous vous en recommandons la lecture et le visionnage. C'est un beau travail journalistique, signé Uranie Tosic et Marie Vin, qui donne la parole à trois habitants, René et ses orchidées sauvages à Lixing-lès-Rouhling, Rébécca et son mari qui parlent Platt à la maison, Jean-Claude qui a sauvé un calvaire du XIXe siècle à Bousbach.

Trois histoires personnelles. Un seul fil conducteur : la volonté de ne plus taire ce qu'on est.

Le Steinhart, une région naturelle parmi 28 en Lorraine

Pour ceux qui découvrent notre territoire pour la première fois à travers ce reportage, il nous a semblé utile d'ancrer le Steinhart dans sa géographie exacte.

La Lorraine compte 28 régions naturelles, ces territoires qui ne sont pas des découpages administratifs, mais des entités géographiques, géologiques et culturelles façonnées par des siècles d'histoire.

Parmi elles, on trouve notamment : le Warndt, bassin houiller lorrain qui s'étend de Creutzwald à Stiring-Wendel en passant par l’Allemagne. Le Pays de Nied, plateau allant de Bouzonville à Morhange. Le Saulnois, pays du sel et des marais. Le Pays des étangs, vaste plaine boisée parsemée de cent étangs créés au Moyen Âge. La Woëvre, plaine humide de la Meuse. Les Côtes de Moselle et leurs vignobles. Les Vosges du Nord et leur grès rose. Le Val de Fensch, la Vallée de la Moselle, le Pays de Bitche, le Plateau lorrain... Et le Steinhart.

Le Steinhart est une petite région du département de la Moselle, située entre Forbach et Sarreguemines, caractérisée par les affleurements du Muschelkalk, compris entre le grès bigarré et les marnes irisées. Ses limites sont tracées par les villages de Théding, Œting, Folkling, Behren, Bousbach, Kerbach, Etzling, Spicheren, Alsting, Lixing, Rouhling, Nousseviller, Tenteling, Metzing, Diebling, Hundling et Ippling.

Dix-sept communes. Un substrat calcaire unique dans le département. Et une identité qui commence enfin à être visible.

 

Carte topographique du Steinhart

Ce qui nous distingue des 27 autres

Ce que le reportage de Moselle TV montre, et que nous tenons à ancrer ici clairement, c'est que le Steinhart n'est pas une région naturelle comme les autres. Plusieurs caractéristiques le rendent unique, y compris au sein de la Lorraine.

Sa situation géographique d'abord : le Steinhart est accolé à l'Allemagne sans frontière naturelle, pas de rivière, pas de massif montagneux, pas de ligne de démarcation visible dans le paysage. Le passage d'un pays à l'autre est imperceptible, ce qui a toujours favorisé les échanges, les migrations, les brassages culturels et linguistiques.

Notre langue maternelle ensuite : le Francique (Platt) y est encore pratiqué au quotidien. Pas comme un folklore, mais comme une langue vivante, transmise de génération en génération, que des jeunes comme Rébécca et son mari utilisent à la maison, y voient un outil économique concret pour travailler au Luxembourg, et souhaitent transmettre à leurs enfants.

L'omniprésence visible de notre passé francique, et c'est ici que nous voulons aller plus loin que le reportage.

 

Les traces du francique dans notre paysage quotidien

Si vous êtes nés dans le Steinhart, vous les avez toujours vues sans nécessairement les lire. Elles sont partout.

Dans les noms de villages

Aucun des noms de nos communes n'est d'origine latine ou française. Tous viennent du francique, du germanique, du vieux haut-allemand. Ce sont des noms qui racontent une installation humaine vieille de plus de mille ans : les Francs qui ont colonisé ces terres, défriché ces forêts, nommé ces collines et ces ruisseaux dans leur langue.

Dans les lieux-dits ensuite

Les bans de nos communes sont couverts de noms en Platt que les panneaux officiels n'affichent pas mais que les anciens utilisent encore : les champs, les forêts, les sources, les chemins ont leurs noms à eux, hérités du francique, irreproductibles en français standard.

Enfin, dans nos calvaires et croix

Nous recensons plus de 130 calvaires et croix sur notre territoire. Ce qui frappe, quand on les observe attentivement, c'est l'ordre des inscriptions qu'ils portent, en francique d'abord, en allemand ensuite, puis en latin, et en tout dernier en français. Cette hiérarchie graphique dit tout sur la langue qui était première ici, celle du peuple, avant que les États successifs n'imposent leurs langues officielles.


Le tableau des noms de nos communes en Platt

Parce que ces traces méritent d'être rendues visibles et lisibles pour tous, habitants de longue date, enfants des écoles, visiteurs de passage, notre association a entrepris un travail de recensement et de normalisation des noms de nos villages et de notre terroir en Platt.

Ce tableau, fruit d'une concertation interne au sein de l'association, a été confirmé par les membres de la Schrienstubb de Sarreguemines, autre association qui travaille depuis des années à la préservation et à la transmission écrite du Platt du secteur de Sarreguemines.

Vous trouverez dans ce tableau les noms en Platt de nos villages, nombre d’habitants, superficie... C'est un outil, à disposition de tous.

Un premier pas vers la visibilité publique que nous souhaitons : des panneaux du nom du village en francique, terminant avec èmm Schdèènhart, sous chaque entrée de village, comme nous l'avons demandé dans notre article récent sur l'accent mosellan et la visite d'Adil Rami à Philadelphie.

 

"Pendant des années, impossible d'expliquer clairement d'où je venais"

Le reportage de Moselle TV donne également la parole à Jean-Marie Bour, président de l'association. Il se souvient des difficultés rencontrées à l'étranger dès qu'il parlait de son village d'origine "J'ai beaucoup voyagé pour mon métier, notamment aux États-Unis, et à chaque fois qu'on entendait mon accent, on me prenait pour un Alsacien, voire même un Suisse. Pendant des années, impossible d'expliquer clairement d'où je venais. Ça ne parlait pas aux gens, c'était frustrant."

Chaque fois qu’il tentait d’expliquer ses origines, son récit heurtait une forme d’incompréhension. C’était trop complexe. On coupait court, il devait être alsacien, belge ou luxembourgeois… mais français, pas tout à fait. Ça ne rentrait dans aucune case.

Cette frustration, beaucoup d'entre nous la connaissent. Et elle a une histoire.

Après 1945, l'Éducation nationale a mené une politique active d'éradication du Platt, assimilé à tort à "la langue de l'ennemi". Des générations de petits Mosellans ont été punies à l'école pour avoir laissé échapper un mot de leur langue maternelle. La honte s'est installée. Et avec elle, le silence et le blocage de la transmission aux générations suivantes.

Ce silence, c'est précisément ce que l'association refuse depuis sa création, et ce que le reportage de Moselle TV rend visible à une audience bien plus large que notre territoire.

 

Le Steinhart existe. Il a maintenant une voix. Et nous ne faisons que commencer.

Nous remercions chaleureusement Uranie Tosic, Marie Vin et toute l'équipe de Moselle TV pour leur travail rigoureux et sensible sur notre territoire. Ce reportage arrive à un moment charnière, un an à peine après que Moselle TV a poussé pour la première fois la porte du Steinhart, comme nous l'avions raconté dans notre article précédent.

En un an, l'existence d'une petite trentaine d'orchidées sauvages sur notre sol a été redécouverte.

Nous avons répertorié officiellement +130 croix et calvaires, dont certains étaient totalement embuissonnés, envahis par les ronces et oubliés de tous.

Nous avons commencé à redonner leurs lettres de noblesse à notre culture : le Platt s'enseigne de nouveau dans certaines maisons.

Sans oublier les fameuses truffes du Steinhart dont tout le monde avait perdu la trace.

C’est ainsi qu'un tableau de nos noms en Platt vient d'être gravé, pas encore dans la pierre, mais dans les mémoires.

Et ceci n’est qu’un début.

Ja, mir schwëtze widder wie ùns de Schnawwel gewackst isch.

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