Les grands feux ne sont plus réservés au Sud… L’incendie des Hautes Fagnes
Samedi 15 août, fin d'après-midi. Quelque chose d'inhabituel se passe dans le Steinhart.
Les voitures qui roulent dans la région voient leurs feux de croisement s'allumer automatiquement… en pleine journée. Le ciel a changé de couleur. Une odeur âcre, persistante, inexplicable s'installe. Pas de sirènes. Pas d'alerte. Pas d'incendie visible. Juste cette fumée dense qui transforme l'après-midi en faux crépuscule.
Dans la soirée, l'information se diffuse, d'abord par bribes, puis comme une déflagration, il y a le feu en Belgique, et nous en avons les fumées.
Les Hautes Fagnes en flammes, le pire incendie de l'histoire belge
Le 14 août 2026, à 13h06, un feu de végétation se déclare dans la fagne des Deux-Séries, sur le territoire de la commune de Baelen, dans la réserve naturelle des Hautes Fagnes. En dépit d'importants moyens mobilisés et de l'aide de pays voisins, 2000 hectares sont détruits dès le 15 août, et le feu n'est pas maîtrisé. Au total, plus de 3000 hectares de végétation partent en fumée.
Les Hautes Fagnes culminent au signal de Botrange (694 mètres), qui est aussi le sommet de la Belgique, ce plateau a été proposé en 2008 pour une inscription au patrimoine mondial et figure sur la liste indicative de l'UNESCO dans la catégorie patrimoine culturel.
Il s'agit à ce jour de la plus grande catastrophe de ce genre en Belgique.
Pour mesurer ce que représentent 3 000 hectares, c'est environ le tiers de la surface totale du Steinhart. Imaginez le tiers de notre territoire, forêts, prairies, zones humides, réduit en cendres en moins de 72 heures.
À l'heure où nous écrivons, l'incendie se rapproche de la frontière allemande. Une partie de la ville de Montjoie (Monschau) en Allemagne a été évacuée.
Les flammes s'étaient approchées à environ 300 mètres de la frontière allemande, faisant craindre qu'un renforcement ou un changement de direction du vent ne pousse le feu vers l'Allemagne. Une trentaine d'habitants de 17 habitations situées dans certains quartiers de Monschau ont été évacués dimanche soir par mesure de précaution.
Mais le feu n'est pas forcément visible, il est toujours là. Dans les Hautes Fagnes, la tourbe brûle en profondeur, parfois sur plusieurs mètres. L'extinction complète pourrait durer jusqu'en hiver. Le plateau des Hautes Fagnes est le plus important massif tourbeux en Belgique.
Ce détail est crucial et souvent ignoré du grand public, les tourbières ne brûlent pas comme une forêt. Elles couvent, en profondeur et pendant des semaines voir des mois. L'eau en surface ne suffit pas. Il faut atteindre la tourbe en feu à plusieurs mètres de profondeur. C'est pour cela que les pompiers parlent d'une extinction possible seulement en hiver.
Ce que les Hautes Fagnes représentent
Les Hautes Fagnes ne sont pas une forêt ordinaire, c'est un ensemble de landes et tourbières hautes actives, à proximité du sommet de la Belgique, le signal de Botrange, qui culmine à 694 mètres d'altitude. Plusieurs rivières du bassin versant de la Meuse y prennent leur source : la Vesdre, la Hoegne, la Gileppe, l'Eau rouge, la Helle, la Warche et la Roer.
C'est une zone humide d'exception, façonnée depuis des millénaires, qui régule les eaux de toute la région. Les tourbières stockent du carbone. Elles filtrent l'eau. Elles maintiennent une biodiversité unique en Europe du Nord-Ouest.
Quand elles brûlent, elles libèrent ce carbone accumulé depuis des siècles. Un incendie de tourbière, c'est une émission massive de CO² qui s'auto-alimente, plus ça brûle, plus le dérèglement climatique s'accélère, plus les conditions sont réunies pour de nouveaux incendies.
Permettez-nous d'aborder une parenthèse de cette actualité dramatique pour vous faire découvrir le territoire que l'incendie met sous les projecteurs, la communauté germanophone de Belgique.
Car ce coin de Belgique qui brûle, c'est aussi un territoire qui nous ressemble étrangement. Et que la plupart d'entre nous, pourtant à moins de 200 km, ne connaissent pas.
Qui sont les germanophones de Belgique ?
La communauté germanophone se situe dans l'est de la Belgique, en Région wallonne et plus précisément en province de Liège, dans l'Arrondissement administratif de Verviers, sur les cantons d'Eupen et de Saint-Vith.
Ce territoire a une superficie de 854 km² et englobe neuf communes : Amblève, Bullange, Burg-Reuland, Bütgenbach, Eupen, La Calamine (Kelmis), Lontzen, Raeren et Saint-Vith.
Elle comporte deux parties distinctes : le Pays eupenois au nord, qui s'étend jusqu'aux Pays-Bas, composé des communes de La Calamine, Lontzen, Raeren et Eupen, et l'Eifel belge au sud, qui rejoint le Grand-Duché de Luxembourg, composé des communes de Bütgenbach, Bullange, Amblève, Saint-Vith et Burg-Reuland. Ces deux entités sont séparées par les Hautes Fagnes.
Autrement dit : l'incendie a brûlé exactement entre les deux moitiés de cette communauté.
La population ? Environ 79000 habitants, soit 1% de la Belgique. Moins que Forbach et ses communes environnantes réunies.
Alors que le grand tétras est en train de disparaître dans les Vosges, le petit tetras, photo ci-dessus, continue d'exister dans ce secteur de la Belgique beaucoup plus densément peuplé par les humains que les Vosges.
Extrait du site l’aménagement linguistique dans le monde (https://www.axl.cefan.ulaval.ca) :
“Cette population refuse encore aujourd'hui d'être considérée comme “germanophone” ou “néerlandophone”, en raison de son francique proche du limbourgeois de l’Est, qu’elle revendique comme distinct. Ce francique a gardé de sa vigueur chez les plus de 40 ans; on compte dans la commune de Plombières pas moins de cinq sociétés de “théâtre dialectal” très vivantes (toutes créées dans les trente dernières années), tandis que le carnaval régional opte désormais pour des chants en francique, que fredonne en chœur une jeunesse qui ne le parle pourtant plus dans la vie courante.
Si les locuteurs de cette région n’admettent pas d’être considérés comme “germanophones”, c’est parce que ce terme signifie en Belgique “qui parle le Hochdeutsch”, l'allemand standard, une langue qui s’y est implantée par le clergé au XIXe siècle, comme une version “civilisée” du francique, et qui y fut délaissée au lendemain des deux conflits mondiaux. Par ailleurs, le terme “néerlandophone” y est autant rejeté, car sa signification en Belgique est “qui parle le néerlandais” (standard), alors que cette population ne l’a jamais parlé. Par contre, environ la moitié des 9800 habitants de l’actuelle commune de Plombières et environ un bon tiers des habitants des actuelles communes de Welkenraedt (9000 habitants) et Baelen (4500 habitants) continuent à parler ou au moins à comprendre facilement le francique local, soit un total d’environ 10 000 locuteurs.
Une très grosse majorité des quelque 70 000 germanophones de la région de langue allemande sont bilingues allemand-français et connaissent en outre, dans le canton d’Eupen, le francique carolingien. À Raeren, Bütgenbach et Büllingen, ils connaissent en général le francique ripuaire local, alors qu’à Amel, Saint-Vith et Burg-Reuland, ils parlent le francique mosellan très proche de celui du grand-duché de Luxembourg. En somme, la situation de trilinguisme de fait est fort proche de celle qui prévaut au Grand-Duché. Dans le canton d’Eupen, la connaissance du néerlandais n’est pas rare non plus.”
Une histoire qui ressemble à la nôtre
Cette région a une histoire mouvementée qui fera immédiatement écho aux Mosellans.
Avant 1795 et le rattachement à la France, le canton d'Eupen appartenait au duché du Limbourg, le canton de Saint-Vith au duché du Luxembourg. Le Congrès de Vienne attribue ces cantons à la Prusse en 1815, puis le traité de Versailles les restitue à la Belgique en 1920. Ces cantons ont été annexés par l'Allemagne nazie entre 1940 et 1945.
Allemands, puis belges, puis prussiens, puis belges à nouveau, puis nazis, puis belges encore. Le même destin frontalier que le nôtre, la même valise d'identités successives imposées par les traités et les guerres. Quelle similitude avec notre Moselle, comme le note lui-même l'abbé Cornet dans son témoignage sur la bataille de Spicheren que nous avons publié récemment.
Et les langues et dialectes traditionnels sont, dans le canton d'Eupen, le francique rhéno-mosellan (ou thiois) ainsi que le francique ripuaire, et dans le canton de Saint-Vith, le francique ripuaire et le francique mosellan (ou luxembourgeois).
Du francique mosellan. Notre Platt. Parlé à 180 km de chez nous, de l'autre côté de la frontière. Les habitants de Saint-Vith et nos plattophones du Steinhart partagent une souche linguistique commune — exactement ce que Bernard Cerquiglini nous expliquait lors de sa conférence à Sarreguemines.
Un modèle de gouvernance qui fait rêver
Voici le chiffre qui surprend le plus, le PIB par habitant de la communauté germanophone de Belgique atteint environ 85 000 € par habitant.
Pour mémoire, le PIB par habitant de la Moselle tourne autour de 30 000 € par habitant.
Un territoire de 79 000 habitants, 854 km², coincé entre la Wallonie et l'Allemagne, et trois fois plus riche par habitant que notre département. Comment est-ce possible ?
La Communauté germanophone dispose de l'autonomie politique dans le cadre des compétences communautaires. Elle a son propre parlement, son propre gouvernement, ses propres compétences en matière d'enseignement, de culture, de jeunesse, de sport, de formation professionnelle. Elle gère ses affaires avec une efficacité qui force le respect, et des moyens que l'autonomie politique lui permet de concentrer sur un territoire restreint.
Nous regardons brûler un territoire qui, malgré sa taille microscopique, a su construire un modèle économique et politique que des régions dix fois plus grandes n'ont pas réussi à atteindre.
Ce que cet incendie dit de notre époque
Alors qu'on croyait les grands feux réservés aux garrigues provençales et aux pinèdes méditerranéennes, voici que les tourbières du nord brûlent en plein mois d'août. Voici que la fumée d'un incendie belge allume les phares des voitures dans le Steinhart.
La frontière entre le "ça n'arrive qu'aux autres" et le "ça arrive ici" vient de bouger.
Les Hautes Fagnes partagent avec notre Steinhart plusieurs points communs, une biodiversité exceptionnelle, des milieux humides fragiles, une identité frontalière complexe, et une vulnérabilité croissante face au dérèglement climatique.
Ce qui brûle là-bas nous concerne ici.
Nos mares, nos zones humides, que nous avons évoquées récemment dans nos articles sur la Hexepùhl et les ornières forestières, ne sont pas à l'abri. La sécheresse de cet été l'a montré, le niveau de nos ruisseaux l'a montré… la canicule du 15 août l'a montré.
Nos pensées vont aux habitants évacués, aux pompiers mobilisés depuis plusieurs jours,
et à toute la faune et la flore des Hautes Fagnes qui disparaissent en fumée.