Bousbach au printemps : entre chants d'oiseaux et murmures de remembrement

Nous sommes au printemps 2026, quelque part au cœur du Steinhart. Les migrateurs sont de retour. Ils chantent à tue-tête, reconquièrent leur territoire, reprennent possession de leurs haies, de leurs bosquets, de leurs prairies.

Avec l’application Merlin Bird*, nous analysons les chants d’oiseaux depuis un parc à Lixing, et nous constatons presque quotidiennement qu'une nouvelle voix s'y est ajoutée.

* L’application Merlin Bird ID permet à partir de photos ou chant enregistré en direct d'identifier un ou plusieurs oiseaux.

Aujourd'hui, c'est la fauvette grisette qui entre timidement en scène. Seizième passereau identifié en quelques minutes à peine. Seize voix ! Seize preuves vivantes que ce territoire respire encore (à condition qu'on le laisse faire).

L'application mobile permet d'appréhender en temps réel ce que la nature nous dit. C'est un outil remarquable qui enchante les amateurs, et qui documente l'invisible avec une précision implacable. Y compris le déclin.

Car même dans le Steinhart, l'intensité et la diversité de ces chants reculent année après année. Certaines voix se sont tues. Probablement pour toujours.

Le moineau friquet. Le torcol fourmilier. L'hirondelle rustique. Absents. Toujours absents.

Torcol fourmilier - Photo : P. Nagel

Le champ des éoliennes de Bousbach : le silence qui accuse

Nous décidons de nous rendre dans le champ des éoliennes, non loin du parc de Lixing.

Nous ne savons pas à qui appartiennent ces terres. Nous ne savons pas qui les cultive. Mais nous voyons ce que nous voyons (et cela ne nous dit rien qui vaille).

Sur la terre de nos anciens qui cultivaient de petits lopins dont on retrouve encore les traces sur Géoportail, ces grandes étendues ouvertes, ces labours à perte de vue, commencent à ressembler à certaines plaines semi-désertiques américaines. Ceux qui ont vu "La Mort aux trousses" d'Hitchcock comprennent l'image.

Photo extraite du film "La Mort aux trousses" d'Hitchcock

Champs cultivé à bousbach

Enregistrement Merlin Bird de 10 minutes sur place : 1 corneille noire (et 1 hélicoptère Bell jaune et rouge).

Même heure et même outil, depuis notre parc précédent entouré de haies : 16 oiseaux.

Nous plantons la bêche dans les labours. Peu ou pas de vers de terre. Peu ou pas d'insectes. Le sol est mort. Ou presque.

Champs cultivé à bousbach

Champs cultivé à bousbach

Le murmure devient réalité : remembrement en vue

Nous rentrons au village à Bousbach. Et là déflagration.

On murmure qu'un remembrement se prépare. Le murmure enfle, se précise, devient une réalité que nos élus peinent à expliquer clairement, visiblement plus préoccupés par le "qu'en dira-t-on" que par des réponses rationnelles.

L'information circule mal. Les instigateurs du projet évoquent des problèmes hydriques. Vague et insuffisant.

Alors nous allons voir par nous-mêmes.

Les terrains incriminés se trouvent en amont du village, vers la route de Cadenbronn. Ouverts de l'automne au printemps, sans couverture végétale, incapables d'absorber les pluies intenses.
Résultat : à chaque épisode pluvieux soutenu, la terre arable et les cailloux du Muschelkalk dévalent les pentes et s'engouffrent dans les rues du village.

Le sol s'appauvrit. Le village trinque. La Buschbach et le Betting reçoivent le reste.

Quand le paysage s’uniformise, la biodiversité recule

Le remembrement agricole, mis en place massivement après la Seconde Guerre mondiale, avait un objectif simple : agrandir les parcelles pour mécaniser et améliorer la productivité. Sur le plan économique, le résultat est là. Mais sur le plan écologique, le bilan est beaucoup plus contrasté.

Car en agrandissant les champs, on a supprimé tout ce qui “gênait” : haies, talus, fossés, arbres isolés, mares… Autrement dit, tout ce qui faisait la richesse du vivant.

Les haies ne sont pas juste des “séparations de parcelles”, ce sont de véritables corridors écologiques. Elles abritent, des insectes pollinisateurs, des oiseaux, des petits mammifères, des auxiliaires de culture (coccinelles, chauves-souris…). En les arrachant, on a détruit des habitats, coupé les déplacements des espèces et réduit les zones de reproduction.

La conclusion, les populations s’effondrent, très souvent sans bruit.

Avant le remembrement, les paysages étaient une mosaïque : prairies, haies, friches, chemins, cultures variées…
Aujourd’hui, dans beaucoup de zones, on a une seule culture, sur de grandes surfaces avec très peu de flore spontanée,
conséquence directe : moins de fleurs = moins de nectar et de pollen.
Et donc moins d’abeilles, moins de papillons, moins d’insectes.

Le restaurant des pollinisateurs s’est vidé.

Extrait de l’émission France TV “Sur le front” : S5 “Enquête sur la terre qui nous nourrit”

Des sols et des eaux fragilisés

Les haies et les talus jouent aussi un rôle essentiel : ralentir l’eau, limiter l’érosion et filtrer les polluants.
Comme nous l’avons vu dans la vidéo plus haut, sans eux les sols s’appauvrissent, les nutriments sont lessivés et les pesticides circulent plus facilement.
Ce qui impacte directement la qualité de l’eau, la vie du sol et toute la chaîne alimentaire.

Quand les insectes disparaissent, tout suit : moins d’oiseaux insectivores, moins de petits prédateurs et des déséquilibres dans les populations.

Et dans ce contexte, certaines espèces opportunistes (comme le frelon asiatique) trouvent plus facilement leur place. Non pas parce qu’elles sont le problème, mais parce que le système est déjà déséquilibré.

Aujourd’hui, on replante des haies.
C’est une bonne chose. Mais il faut être lucide : on replante une infime partie de ce qui a été détruit.

Et surtout, une jeune haie met :

  • 10 ans pour exister

  • 30 ans pour fonctionner

  • 50 ans pour devenir un vrai refuge de biodiversité

Pendant ce temps, les vieux arbres, les haies anciennes et les milieux riches continuent de disparaître.

Le remembrement a simplifié les paysages.
Mais en simplifiant les paysages, il a aussi simplifié et fragilisé le vivant.


Ce que nous espérons… et ce que nous refusons

Posons la question directement, puisque personne ne semble vouloir le faire.

Cet aménagement foncier va-t-il dans le bon sens ? Ou va-t-il légaliser ce qui a déjà été fait ?

Si ce projet consiste à rendre à la nature ce qu'on lui a pris (haies replantées, parcelles réduites, couverture hivernale permanente des sols, prairies reconstituées) alors nous le soutenons sans réserve.

C'est la seule réponse cohérente aux ruissellements, à l'érosion, à l'appauvrissement des sols.

Si ce projet consiste au contraire à agrandir encore les parcelles, supprimer les dernières haies, et offrir une caution légale aux pratiques qui ont provoqué le problème, alors nous le combattrons avec les mêmes outils : les observations, les faits, et la parole publique.


Ce que ce territoire abrite et qu'on ne retrouvera nulle part ailleurs

Parce qu'il faut mesurer ce qui est en jeu.

La Buschbach et le Betting (ruisseau de première catégorie) abritent depuis des décennies une reproduction naturelle de truites fario sauvages à hauteur de Lixing, ainsi que de nombreuses variétés de poissons, crustacés et porte-bois à partir de Kerbach.
Le ruisseau descendant de Gaubiving, pollué chroniquement depuis des années (et dont tout le monde connaît l'origine) pourrait enfin faire l'objet d'une dépollution sérieuse. Ce serait l'occasion. Peut-être la dernière.

Un assainissement efficace permettrait de voir revenir le martin-pêcheur, dont plusieurs couples se reproduisent en aval, dans les eaux du Betting alimenté par de nombreuses sources à flanc de colline.

Le ruisseau du Betting abrite également, par épisodes, des cincles plongeurs.

Martin pêcheur - Photo : H. Gauer

Cingle plongeur

Et dans le Steinhart, fait que peu de gens connaissent, la cigogne noire se reproduit depuis que la station d'épuration de Behren fonctionne dans des conditions acceptables.

Il n'existe qu'une quatre-vingtaine de couples en France. Certains sont chez nous.

Cigogne noire dans le Steinhart - Photo A. Amann

Le coût caché d’un remembrement : une facture pour les habitants

On parle souvent des bénéfices du remembrement pour l’agriculture, mais beaucoup plus rarement de son coût réel pour les habitants. Car derrière les opérations de réorganisation foncière, il y a presque toujours des aménagements (création ou élargissement de routes agricoles, chemins, fossés, plantations compensatoires, mobilier, gestion des eaux…).

Tout cela a un prix. Un prix financé en grande partie par de l’argent public (communes, intercommunalités et/ou départements) autrement dit les contribuables.

Et le paradoxe est là… on détruit des haies anciennes, des arbres, des équilibres naturels… pour ensuite financer des opérations de compensation ou de renaturation. On recrée à grands frais ce qui existait déjà gratuitement.

À cela s’ajoutent des coûts moins visibles mais bien réels, entretien des nouvelles infrastructures, gestion des eaux plus complexes, lutte contre l’érosion, voire réparation des dégâts liés à des aménagements mal adaptés.

Au final, le remembrement ne se limite pas à une transformation du paysage. Il entraîne aussi un transfert de coûts vers la collectivité, souvent peu perçu par les habitants, mais bien présent dans les budgets publics… et donc, indirectement, dans les impôts.

Fauvette grisette - Photo : P. Nagel

La nature envoie des signaux depuis longtemps.

Seize passereaux dans un parc entouré de haies. Une corneille dans un champ industriel.
Les chiffres ne mentent pas. La bêche ne ment pas.

Nous imaginons (enfin nous espérons) que ce projet de réaménagement foncier de Bousbach, si jamais, et malgré son rejet par une grande majorité des petits propriétaires, doit tout de même se faire, ira dans le sens de rendre à la nature ce que certains lui ont dérobé. Pas dans celui de légaliser ce qu'ils lui ont fait subir.

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