Vespa velutina en Moselle : nos abeilles mellifères sous assaut
Quelque part sur le Steinhart, un apiculteur ouvre ses ruches ce matin. Ce qu'il y trouve, ou n'y trouve plus, en dit plus long sur l'état de notre territoire que n'importe quel rapport officiel. Nous avons créé une abeille parfaite pour nos besoins. Inutile pour la nature. Et aujourd'hui, la nature nous présente l'addition.
Notre mouche à miel européenne
L'Abeille européenne (Apis mellifera) ou Avette ou Mouche à miel est une abeille à miel originaire d'Europe. Elle est considérée comme semi-domestique. C'est une des abeilles élevées à grande échelle en apiculture pour produire du miel et pour la pollinisation.
Le nom de genre Apis est le terme latin pour “abeille”, et l'épithète spécifique mellifera signifie “qui produit du miel”.
Photo / P. Nagel
Les premiers ancêtres d’Apis mellifera sont originaires d'Afrique d'où ils ont essaimé deux fois : une première vague de migration vers l’ouest en Europe, une seconde (voire plusieurs) vers l'est, l’Asie et l’Europe orientale.
L'abeille européenne occupe désormais tous les continents sauf l'Antarctique. En raison de sa grande diffusion, cette espèce est le pollinisateur le plus important pour l'agriculture à l'échelle mondiale. Un certain nombre de ravageurs et de maladies menacent l'abeille, en particulier le syndrome d'effondrement des colonies (= phénomène de mortalité anormale et récurrente des colonies d'abeilles domestiques notamment en France et dans le reste de l'Europe, depuis 1998).
L'abeille Holstein : quand la sursélection nous a rendu vulnérables
Les mêmes causes produisent toujours les mêmes effets.
C'est une loi que la nature applique sans état d'âme, et sans attendre notre permission.
Nous avons sélectionné notre abeille domestique comme on sélectionne une vache laitière : pour la performance, le rendement, la productivité. Résultat ? Une "Abeille Holstein" hyper-productive, hyper-docile, et totalement désarmée face à un prédateur qu'elle n'a jamais appris à combattre.
La pollinisation des plantes par les insectes, indispensable à la reproduction d’environ 90% des plantes dans le monde, représente aussi un service écosystémique essentiel pour notre alimentation. En Europe environ 35% du volume de production agricole dépend directement des insectes, et ce service, rendu gratuitement par les écosystèmes, représente à l’échelle mondiale 153 milliards de dollars chaque année.
Si l’importance des pollinisateurs n’est plus à démontrer, le rôle de la diversité des espèces qui les compose est encore méconnu.
Le frelon asiatique (Vespa velutina), n'a pas envahi nos territoires par hasard. En plus du dérèglement climatique, il a simplement trouvé un buffet à volonté, porte ouverte, sans videur.
Nous avons créé les conditions de son succès. Et nous continuons.
La boule thermique : l'arme secrète des abeilles asiatiques
Face au frelon asiatique, les abeilles européennes sont démunies. Mais leurs cousines asiatiques, elles, ont développé au fil des millénaires une parade aussi spectaculaire qu'efficace.
Lorsqu'un frelon éclaireur s'aventure dans une ruche d'abeilles japonaises (Apis cerana japonica), il ne repart jamais.
Des centaines d'ouvrières se jettent sur l'intrus et forment autour de lui une boule vivante et bourdonnante. En vibrant frénétiquement des ailes et de l'abdomen, elles font grimper la température interne de ce four naturel jusqu'à 47,2 °C(soit exactement le seuil que le frelon asiatique ne peut pas dépasser). Lui meurt à 46,1 °C. Elles survivent jusqu'à 47,8 °C.
Une marge de seulement quelques degrés, façonnée par des millions d'années de coévolution en Asie.
En Moselle, dans le Steinhart comme partout en France, nos abeilles domestiques (Apis mellifera) n'ont jamais connu ce prédateur avant son arrivée accidentelle au début des années 2000. Elles n'ont donc jamais développé cette défense. C'est là tout le drame écologique, non pas celui d'un insecte envahisseur, mais celui d'une rupture brutale d'équilibre, imposée par la mondialisation et le dérèglement climatique.
Le pillage silencieux de nos abeilles sauvages
Mais l'histoire ne s'arrête pas là. Pendant que nous choyions notre abeille Holstein, nous oublions l'essentiel : les abeilles sauvages, ces pollinisatrices discrètes et irremplaçables qui font tourner la machine du vivant depuis des millions d'années.
Les ruchers intensifs en Moselle ne sont pas neutres.
Une colonie domestique, c'est des dizaines de milliers de butineuses qui ratissent le territoire (au détriment direct des espèces sauvages déjà fragilisées par la destruction de leurs habitats). On parle de compétition directe pour le nectar et le pollen, dans un milieu naturel déjà pillé, déjà épuisé.
La biodiversité ne se dégrade pas malgré nous. Elle se dégrade à cause de nous. Nuance.
Abeilles domestiques VS abeilles sauvages
On parle du frelon asiatique. On parle des pesticides. Mais on parle beaucoup moins de ça : nos ruchers, mal dimensionnés et mal localisés, nuisent directement aux abeilles sauvages.
Les chiffres sont là. En France, près de 1000 espèces d'abeilles sauvages coexistent (ou tentent de coexister) avec nos colonies domestiques. En Belgique, 403 espèces. En Suisse, 587. Au Luxembourg, 274. Un patrimoine naturel d'une richesse extraordinaire, que personne ne voit parce qu'il ne produit pas de miel.
Et concrètement, que se passe-t-il quand on installe une ruche dans un milieu déjà fragilisé ?
La compétition alimentaire joue toujours en défaveur des sauvages. Une colonie domestique, c'est des dizaines de milliers de butineuses qui ratissent le territoire. Les abeilles sauvages, solitaires, sans colonie pour les soutenir, perdent l'accès aux ressources. Silencieusement. Irrémédiablement.
Les pathogènes voyagent. Parasites, champignons, virus (l'abeille mellifère est un vecteur). Ce qu'elle transporte aux sauvages, ces dernières n'ont souvent pas les défenses pour le combattre.
La reproduction des plantes sauvages est perturbée. Quand les flux de pollen changent, c'est toute la composition des communautés végétales qui dérive. Moins de diversité florale. Moins d'habitat. Moins de nourriture. Un cercle qui se referme.
Soyons justes : cette coexistence n'est pas nouvelle. L'abeille mellifère est domestiquée depuis des millénaires, sans catastrophe généralisée. Les risques dépendent du nombre de colonies, de leur localisation, des saisons. Ce n'est pas un procès à charge contre les apiculteurs… c'est un appel à la responsabilité territoriale.
Combien de ruches peut réellement supporter les prairies mosellanes, les lisières vosgiennes, les vergers alsaciens ? Ce sont les questions que personne ne pose, et que tout le monde devrait se poser.
Système digestif d'une Abeille mellifère. Sa réserve principale de sucre se trouve dans le nectar qu'elle stocke dans son jabot (numéro 9), et qui donne à la butineuse une autonomie de vol de 6 km environ. L'élaboration du miel commence dans le jabot de l'ouvrière, pendant son vol de retour à la ruche où elle ramène environ 40 mg de sucre, ce qui représente approximativement la production journalière d'une seule fleur de cerisier ou de 20 fleurs de pommier. “Une abeille championne de butinage peut, dans des conditions idéales, visiter par jour jusqu'à 3 000 fleurs”. — Légende : 1 = Lèvre supérieure (Labrum), 2 = Mâchoire / Mandibule, 3 = Lèvre inférieure (Labium), 4 = Langue (Glossa), 5 = Palpe labial, 6 = Dard / aiguillon (pas une pièce buccale mais visible), 7 = Orifice de la glande salivaire, 8 = Glande hypopharyngienne (glande à cire ou royale), 9 = le jabot, 10 = la soupape, 11 = l'estomac individuel, 12 = ?, 13 = ?, 14 = Glande alcaline (liée au dard, en bas à droite), 15 = ?.
Donc, une abeille de compétition visite 3 000 fleurs par jour. Par retour à la ruche, elle récolte 40 mg de sucre.
Le calcul est brutal : 3 000 × 40 mg = 120 000 mg de sucre.Soit 120 grammes par jour, par abeille(en poids cela représente un citron jaune ou une poire !).
Un insecte de quelques milligrammes qui produit sans subvention, sans syndicat, sans se plaindre.
Pour comparer à la vache Holstein, notre référence nationale du rendement industriel, produit 50 à 60 litres de lait par jour. On en a fait le symbole de l'agriculture intensive. On a fait pareil avec l'abeille. Même logique. Même obsession du rendement. Même aveuglement sur les conséquences.
Le résultat ? Vous le connaissez déjà.
Le symbole parfait de notre schizophrénie écologique
Vous les connaissez. Ces entreprises qui affichent leur bilan carbone en couverture de leur rapport RSE, organisent des journées "nature" pour leurs salariés… et installent un rucher sur le toit de leur siège social.
Beau geste. Vraiment.
Sauf quand ces mêmes entreprises, par leur activité quotidienne, détruisent méthodiquement les écosystèmes qui font vivre ces abeilles. Le rucher devient alors ce qu'il est : une vitrine. Un alibi. Une conscience achetée à bon marché.
Ce "en même temps" écologique est peut-être le mécanisme le plus dangereux de notre époque. Il déresponsabilise. Il rassure. Il permet de continuer.
Mais on peut faire pipi sous le tapis longtemps. Pas indéfiniment. Le tapis finit toujours par pourrir.
Et nous y sommes.
Soyons honnêtes : Vespa velutina (frelon asiatique) n'est pas le problème.Il en est le symptôme.
Ce frelon venu d'Asie a simplement profité de notre apathie, de nos écosystèmes affaiblis, de nos abeilles domestiquées incapables de se défendre. Il a trouvé en Moselle et dans le Grand Est un terrain idéal ; chaud, ouvert, sans résistance naturelle.
Un mât de cocagne. Mais aucun arbre, si puissant soit-il, ne pousse jusqu'au ciel.
Et c'est précisément ce que nous allons explorer dans cette série de 3 articles engagés : comprendre les signaux que nous envoie la nature, avant qu'il soit trop tard pour en tenir compte.
18 jours. C'est tout ce qu'il reste.
La longévité moyenne d'une abeille mellifère a fortement diminué des années 1970 à 2020, soit de -50 % en 50 ans, selon une étude publiée dans Scientific Reports. Les abeilles testées vivaient 18 jours en 2022, contre 34 au début des années 1970. Des vies plus courtes impliquent une moindre collecte de nectar et de pollen, et donc une moindre chance de survie en hiver pour les colonies. Outre les pesticides hautement écotoxiques auxquels les abeilles sont de plus en plus exposées, selon les auteurs, les éleveurs auraient aussi pu involontairement diminuer la durée de vie de leurs abeilles en sélectionnant celles qui résistaient le mieux aux maladies, “car les abeilles à vie plus courte pourraient être moins susceptibles de propager la maladie”.
C'est exactement la même logique que la poule pondeuse industrielle abattue après deux ans de production, alors qu'elle pourrait pondre encore des années. Pas rentable donc éliminée.Le vivant réduit à un tableur Excel.
On a formaté l'abeille comme on formate tout ce qui nous entoure pour qu'elle produise plus, plus vite, plus longtemps jusqu'à ce qu'elle s'effondre.
La nature ne se formate pas. Elle se plie, se tord, absorbe nos coups pendant un temps, puis elle présente la facture. Toujours.
Et la facture arrive toujours au pire moment, toujours plus salée qu'attendu.
Travailler avec elle plutôt que contre elle (ce n'est pas du romantisme paysan). C'est la seule stratégie qui ait jamais fonctionné sur le long terme. Nos grands-parents le savaient. Nous l'avons oublié. Nos abeilles nous le rappellent, mais à leurs frais.
Effondrement des colonies d'abeilles
Les abeilles subissent depuis le début du XXIe siècle des pertes importantes dans toutes les régions du monde.
Les scientifiques et les apiculteurs de l'UNAF estiment que les produits phytosanitaires utilisés par l'agriculture intensive affaiblissent voire tuent les abeilles. Ces pesticides pourraient empêcher les abeilles de lutter efficacement contre les maladies et parasites des ruches (ex: nosémose) et parasitoses (ex: Varroa). La durée de vie des reines est passée de 4 ans il y a quelques décennies à -2 ans maintenant (probablement à cause de la nourriture polluée).
Le nombre d'abeilles domestiques a cependant augmenté dans le monde de 30% depuis 2000 et de 45% en un demi siècle et selon la FAO de 47% entre 1990 et 2021. L'effondrement des populations d'abeilles concerne surtout les abeilles sauvages, dont la diversité spécifique a chuté d'environ 25% entre 1990 et 2015.
La disparition des abeilles met de nombreux écosystèmes et agrosystèmes en danger car l'abeille est un vecteur essentiel dans le processus de pollinisation (dont agricole pour par exemple la production de luzerne, fruit, légume, etc. qui augmente de 20 % environ en présence d'abeilles ; sans abeille les amandiers, poiriers, fraisiers , etc. ne produisent presque plus).
L’hybridation par des importations d’abeilles d’autres sous-espèces, moins adaptées à notre environnement, a pu rendre les abeilles locales plus fragiles.
Des abeilles plus agressives et moins adaptées
La reine des abeilles se fait féconder une fois dans sa vie lors du vol nuptial par plusieurs mâles (dits faux bourdons) pouvant aller jusqu'à une quinzaine pour maintenir la diversité et ainsi diminuer le risque de consanguinité.
Avec l'importation des différentes sous-espèces d'abeilles sur un même territoire, l'hybridation devient inévitable, ce qui entraine une augmentation de l'agressivité et une diminution des caractéristiques spécifiques d'une race pure. En fait, tous les avantages que l'homme pensait obtenir par première hybridation (ou premier croisement) non seulement s'estompent mais se péjorent au fur et à mesure du temps.
C'est pourquoi il est très important de garder et maintenir les sous-espèces d’Apis mellifera pures.
Partout dans le monde, des apiculteurs se sont regroupés pour se spécialiser en élevage et en sélection afin de proposer des reines pures races de qualité et adaptées à leurs régions. La sélection permet ainsi d'augmenter certaines caractéristiques choisies par l'éleveur comme la résistance aux maladies ou la diminution de l'essaimage par exemple.
Le nombre des mâles ainsi que d'autres paramètres comme les lieux de rassemblement ou la météo lors des fécondations expliquent la complexité de l'élevage des reines d'abeilles.
L'apiculture est-elle vraiment ce qu'on croit ?
Voilà le genre de phrase qui fâche. Qui dérange. Qui mérite pourtant qu'on s'y arrête.
François Lasserre (entomologiste, vice-président de l’Office pour les insectes et l’environnement) le dit sans détour : l'apiculture, c'est du vol qualifié. Du pollen. Du miel. D'une espèce qui ne donne pas son accord, et qui le fait savoir à coups de dards dès qu'on approche la ruche. Si vous avez déjà enfilé une combinaison pour "récolter" du miel, vous savez exactement de quoi il parle.
Les abeilles ne sont pas d'accord. Elles ne l'ont jamais été.
Ce n'est pas un discours anti-apiculteur. C'est une invitation à regarder en face ce qu'on fait, exploiter une espèce animale pour du luxe alimentaire, dans un monde où les sources de sucre ne manquent pas.
Et le frelon asiatique là-dedans ? Il s'est attaqué au seul insecte qui a un syndicat, des lobbyistes et un budget communication. Si Vespa velutina s'était contenté de décimer les moustiques tigres, vous n'en auriez jamais entendu parler. Les nids seraient tranquilles. C'est aussi simple, et aussi révélateur, que ça.
L'abeille domestique : indispensable ou surestimée ?
On nous le répète depuis des années : sans abeilles, pas de pollinisation. Sans pollinisation, pas d'agriculture.
Le message est efficace. Il est aussi, en partie, inexact.
Les abeilles domestiques font une partie du travail. Mais elles ne font pas tout. Les fleurs de carottes ? Pollinisées par les guêpes et les mouches. Des centaines d'espèces végétales dépendent de bourdons, de mouches, de syrphes, de papillons, des pollinisateurs sauvages que personne ne défend parce qu'ils ne produisent pas de miel.
Si l'abeille domestique disparaissait demain, la biodiversité ne s'en porterait pas plus mal. Provocateur ? Oui. Faux ? Pas vraiment. L'abeille mellifère est un animal fabriqué par l'homme, sélectionné pour être docile, productif, rentable. Un croisé industriel qu'on lâche par dizaines de milliers dans des milieux naturels déjà sous pression.
Imaginez quelqu'un qui lâcherait ses poules croisées en liberté dans une forêt du Steinhart. Tout le monde crierait au scandale. Avec les ruches, on applaudit.
Une colonie, c'est 50 000 butineuses qui ratissent le territoire. Les pollinisateurs sauvages (bourdons, mouches, abeilles solitaires…) se retrouvent en compétition directe avec une armée industrielle.
Installer des ruches sans réfléchir à la capacité d'accueil du milieu, c'est appauvrir la biodiversité en croyant la défendre.
L'abeille Buckfast
Abeilles buckfast et reine buckfast (15)
Oubliez ce qu'on vous a dit. La Buckfast n'est pas une race d'abeille, c'est une démarche. Une méthode de sélection exigeante, continue, jamais figée.
Derrière ce nom, il y a un homme, Karl Kehrle (Frère Adam) moine bénédictin à l'abbaye de Buckfast, dans le Devon anglais. En 1919, l'acariose décime les colonies d’abeilles britanniques. Il ne se lamente pas et retrousse ses manches, il part prospecter à travers l'Europe et l'Afrique du Nord (Espagne, France, Italie, Grèce, Anatolie, Sahara) à la recherche de sous-espèces d'abeilles qui ont survécu, qui résistent et qui s'adaptent. Il ramène des lignées. Il les croise avec ses abeilles locales. Il observe ce que ça donne, pendant plus de 50 ans.
La Buckfast n'est pas née d'un coup de génie, elle est née d'un demi-siècle de rigueur, au fond d'une abbaye du Devon.
Son objectif ? Des colonies productives, résistantes, peu essaimantes, faciles à manipuler. Aucune sous-espèce pure ne cumulait ces qualités. Il a donc fait ce que la nature fait depuis toujours mais avec méthode : des croisements contrôlés entre lignées locales et lignées introduites, suivis d'une sélection stricte.
La Buckfast est née de cette rigueur.
C'est là où ça devient crucial pour nos apiculteurs, deux reines issues de lignées dites "Buckfast" peuvent produire des comportements et des performances totalement opposés. Parce que les critères de sélection varient d'un éleveur à l'autre. Parce que les apports génétiques ne sont pas identiques. Et surtout parce qu'une lignée performante sous climat méditerranéen ne se comportera pas de la même façon sous nos hivers mosellans.
Le Frère Adam l'avait compris dès le départ : il adaptait ses lignées à l'environnement de son abbaye.
La génétique sans le terrain, c'est de la théorie. Et la théorie ne récolte pas de miel.
Un développement rapide au printemps ? Ça demande une gestion attentive de l'espace et des ressources.
Une forte dynamique de population ? Une surveillance pour éviter les déséquilibres.
Un hivernage ? Des réserves suffisantes et une préparation sérieuse.
Et surtout, une bonne génétique ne compense pas une mauvaise conduite apicole. La Buckfast n'est pas une solution miracle. Entre de bonnes mains, sur un bon terrain, avec une vraie rigueur elle est remarquable.
Le reste, c'est du marketing.
La Buckfast incarne ce que l'apiculture devrait toujours être, c’est-à-dire de l'observation, de la patience et de l'adaptation. Exactement ce que nos apiculteurs du Steinhart pratiquent depuis des années. Mais, du fait qu'il n'y a pas eu de sélection sur l'autodefense contre le frelon asiatique, aujourd’hui la Buckfast est similaire à notre "Abeille Holstein", toutes deux sont totalement désarmées face à un prédateur qu'elles n'ont jamais appris à combattre...
Alors on fait quoi ?
On ne jette pas les apiculteurs avec l'eau du bain. Les petits apiculteurs locaux du Steinhart, ceux qui élèvent des races adaptées au territoire, qui respectent les équilibres, qui transmettent un savoir-faire, ils font partie de la solution.
Mais la solution, c'est aussi diversifier nos regards. Arrêter de tout faire reposer sur l'abeille domestique. Recréer des environnements accueillants pour tous les pollinisateurs sauvages. Planter des haies. Laisser fleurir les "mauvaises herbes". Accepter que la nature fonctionne mieux quand on arrête de vouloir la gérer à notre seul profit.
Le frelon asiatique nous a forcés à poser des questions qu'on aurait dû poser bien avant. C'est peut-être sa seule vertu.
Nos apiculteurs locaux : les sentinelles qu'on n'écoute pas assez
Face à ce tableau, il y a des gens qui font bien, qui font juste. Ce sont nos petits apiculteurs locaux. Des passionnés, souvent bénévoles ou quasi, qui élèvent des abeilles en cohérence avec leur territoire.
Ce sont les sentinelles de notre biodiversité. Les interfaces entre une société de plus en plus hors-sol et une nature qui envoie des signaux de détresse. Ils méritent mieux que d'être concurrencés par des miels industriels venus de Chine, vendus dans les mêmes rayons que des lentilles du Canada.
Le miel ne pousse pas en rayons, il se construit saison après saison, fleur après fleur.
Au printemps, nos ruches du Steinhart s'éveillent avec les premières floraisons. Le résultat ? Un miel toutes fleurs. Le reflet exact de ce que nos prairies ont encore à offrir.
Vient ensuite le miel de colza, quand les champs se couvrent de jaune. Dense, doux, cristallisant rapidement, un miel de terroir assumé, que certains boudent par snobisme et que les abeilles produisent sans états d'âme.
Puis l'acacia entre en scène. Liquide, clair, discret en bouche, le miel d'acacia est une douceur rare (celle d'un territoire qui sait encore offrir du temps lent).
Et enfin, le plus surprenant : le miel de sapin. Brun, puissant, presque minéral.
Peu de gens savent ce qu'il est vraiment : les abeilles collectent le miellat excrété par les pucerons sur les sapins, le transforment, le concentrent, en font quelque chose d'extraordinaire.
La nature recycle mieux que nous depuis bien longtemps.
Acheter leur miel au juste prix, c'est un acte simple. Concret. Efficace. C'est ça, la transition écologique, pas le rucher sur le toit.
Vous avez un apiculteur près de chez vous… vous le saviez ?
Dans chaque village du Steinhart, il y a au moins un apiculteur.
Avec ses ruches, son savoir-faire, et un miel qui ne ressemble à aucun autre parce qu'il vient d'ici, exactement d'ici.
L'association Steinhart Terres d'Origines souhaite vous faire recenser, vous faire connaître, vous donner la visibilité que vous méritez. Pas pour en faire un folklore.
Pour créer du lien entre vous, sentinelles du vivant, et les habitants, les promeneurs et les consommateurs qui cherchent du sens dans ce qu'ils achètent.
Si vous êtes apiculteur sur le Steinhart, ou si vous en connaissez un, contactez-nous.
Votre travail mérite d'être vu. Et votre miel mérite d'être vendu au juste prix, pas concurrencé par un pot importé de l'autre bout du monde.
Dernier coup de pied dans la fourmilière : la renouée du Japon
Parlons-en, de cette renouée du Japon, que nos institutions s'acharnent à faucher plusieurs fois par an, à grand renfort de tracteurs bien équipés et de budgets publics bien dépensés.
Pendant ce temps, les apiculteurs locaux savent ce que peu d'experts officiels veulent admettre : la renouée du Japon est une source mellifère majeure, en plein développement sur nos territoires.
Ses fleurs nourrissent nos abeilles. Et elle est si bien implantée qu'elle a déjà produit plusieurs hybrides locaux.
“Une plante mellifère est une plante capable de produire du nectar, une substance sucrée utilisée par les abeilles et d'autres insectes pollinisateurs pour se nourrir. Ces végétaux jouent un rôle crucial dans le cycle de la pollinisation, ce qui permet la fertilisation des fleurs et la production des fruits.”
La renouée du Japon dispose d'un réseau de rhizomes qui s'enfonce à plus d’un mètre dans le sol.
Vous pouvez raser ce qui dépasse, elle s'en moque. Des tracteurs bien équipés, des budgets bien réels, des repousses qui narguent le passage de la lame dès la semaine suivante. On dépense une énergie colossale pour un résultat nul.
Les mauvaises habitudes ont décidément la vie dure, surtout quand elles sont subventionnées…
Le saviez-vous ? La renouée du Japon dépollue nos sols
On la broie et on la combat, mais pendant ce temps elle fait quelque chose qu'aucun de nos engins ne sait faire : elle nettoie nos sols contaminés.
La renouée du Japon pousse là où les autres plantes refusent d'aller, sur des terres chargées en métaux lourds. Cadmium, cuivre, zinc, chrome. Des concentrations toxiques qui éliminent la concurrence, mais pas elle. Au contraire ça la stimule, tout comme le fauchage.
Mieux encore, elle absorbe ces métaux dans ses racines, ses rhizomes, ses tiges, ses feuilles. Les scientifiques appellent ça la phytoremédiation (dépolluer les sols par les plantes). Et la renouée du Japon est une des meilleures candidates identifiées à ce jour.
Une question s'impose naturellement : ces métaux lourds absorbés par la renouée finissent-ils dans le miel ?
Réponse honnête : on ne sait pas. Les études actuelles ne permettent ni de le confirmer, ni de l'exclure. Le chemin entre le rhizome d'une plante et le jabot d'une abeille est long et complexe. Ce n'est pas parce qu'une plante absorbe du cadmium que le nectar de ses fleurs en est chargé. La science est prudente, nous le serons aussi.
Mais pendant qu'on s'interroge sur la renouée nos abeilles butinent aussi des milliers de fleurs traitées aux pesticides.Des molécules de synthèse, des fongicides, des insecticides, des herbicides. Des cocktails chimiques dont personne ne connaît encore les effets combinés sur la composition du miel. Des substances qui ne figurent sur aucune étiquette parce que personne ne les a encore cherchées.
Parce que c'est là que le sujet devient vraiment inconfortable.
Pendant qu'on surveille la renouée du Japon à la loupe, des miels importés de l'autre bout du monde atterrissent dans nos rayons sans que personne ne pose trop de questions. Des analyses révèlent régulièrement des substances non conformes. Des origines floues, des mélanges opaques, des étiquettes qui disent "mélange de miels UE et non-UE" (traduction : personne ne sait vraiment d'où ça vient ni ce que c'est).
Ces miels sont vendus moins chers, ils écrasent les prix, ils concurrencent directement nos apiculteurs locaux qui eux, savent exactement ce que leurs abeilles ont butiné, dans quelles prairies, sur quelles fleurs.
Le vrai risque sanitaire n'est peut-être pas dans la renouée de nos berges mosellanes. Il est peut-être dans ce pot à 3€ posé à côté des lentilles du Canada sur l'étagère du bas.
Achetez local. Demandez l'origine. Posez des questions. Un apiculteur qui connaît ses ruches par cœur n'a rien à cacher (contrairement à un miel qui a traversé six pays, trois intermédiaires et autant de douanes avant d'atterrir dans votre cuisine).
On parle aussi d'acacia, de colza, de tilleul, mais rarement du lierre.
Le lierre grimpant (Hedera helix) est probablement la plante la plus stratégique de toute la saison apicole. Pas pour sa production mais pour son timing, il fleurit en septembre-novembre, quand presque plus rien ne fleurit. Nectar sucré, abondant et riche. C'est le dernier ravitaillement avant l'hiver, celui qui fait la différence entre une colonie qui passe la saison froide et une colonie qui ne la passe pas.
Une zone riche en lierre grimpant, c'est des ruches qui survivent.
Le lierre terrestre (Glechoma hederacea), lui, joue l'autre bout de la saison. Champion du printemps de mars à mai, il est là quand les colonies affamées redémarrent à zéro après l'hiver. Ses petites fleurs ouvertes sont accessibles à toutes les abeilles. Il fournit nectar et pollen exactement quand la colonie doit relancer sa population.
Deux plantes. Deux fenêtres critiques de la saison. Le début et la fin.
Cet article est le premier d'une série de 3 sur la crise apicole en Moselle, dans le Grand Est et plus largement en France.
Partagez-le à votre apiculteur local.
"On ne commande à la nature qu'en lui obéissant."
- Francis Bacon