Evolution géologique du sanctuaire de biodiversité Claire Wernet
La carrière“Em Chaussée sépp sinn Kùùl” littéralement “la carrière de Joseph de la route”, sanctuaire de biodiversité Claire Wernet, située le long du Lixinger Bach, est un site déterminant dans le Steinhart pour l’étude des formations du Muschelkalk supérieur.
Cette ancienne exploitation illustre parfaitement la transition entre le Calcaire à entroques et les Couches à cératites, révélant l’histoire géologique et paléontologique de la région.Abritant des fossiles marins remarquables tels que les entroques et les cératites, la carrière permet de comprendre les mécanismes de sédimentation, la diagenèse des calcaires et marnes, ainsi que l’impact des mouvements tectoniques sur le relief local. Ce site offre un aperçu unique de l’évolution des paysages et des milieux marins il y a environ 240 millions d’années.
Cet article est le second d’une trilogie sur la carrière “Em Chaussée sépp sinn Kùùl” (chaussée est un mot en ancien français d'usage courant en allemand).
Vous trouverez ainsi toute l’histoire, l’évolution géologique et la biodiversité de cette ancienne carrière de pierre, aujourd’hui sanctuaire de biodiversité Claire Wernet.
En parallèle de ces travaux géologiques, nous avons collaboré avec l’association ANAB pour inventorier la flore de cette carrière. À ce jour, 71 espèces végétales y ont été recensées, portant le total à 291 espèces pour l’ensemble de la commune de Lixing-lès-Rouhling. Ce riche cortège souligne l’importance écologique du site. L’inventaire a été effectué fin septembre 2025.
Pour ce qui est de la faune, notamment les insectes, la carrière reste à explorer, il serait nécessaire de faire appel à un entomologiste pour dresser un inventaire précis, mais les observations préliminaires laissent entrevoir un potentiel prometteur !
Les derniers travaux
Comme nous l’avons vu dans l’article précédent, l’utilisation de carrière s’est arrêté dans les année 1960.
Voici ci-dessous les dernières réalisation de Joseph MULLER, des maisons aux fondations en pierre de la carrière, taillées par le chaussée sepp :
Ancien presbytère et actuelle mairie soubassement en pierres ingelives de la kùùl.
Ancienne maison de la firma Dietsch, avec un mélange de pierre calcaire de la kùùl du Chaussée Sepp et de buntsandstein.
Ancienne maison de M. Roudi Hamann avec un pilier réalisé début des années 60 dernière production de la Kùùl avant son arrêt définitif.
La Maison du Chaussée sepp, actuelle demeure de sa fille Annette.
L’évolution de la réserve au fil des ans
La carrière “Em Chaussée sépp sinn Kùùl” fait partie d’une série d’anciennes exploitations qui jalonnent le bas des versants de la vallée du Lixinger Bach. Elles entament le Calcaire à entroques (t5a) qui affleure ici à la faveur de l’érosion. Il en résulte que l’exploitation devient rapidement improductive à cause du recouvrement de plus en plus important par des morts-terrains appartenant aux Couches à cératites (t5b) beaucoup plus marneuses.
Extrait de la Carte géologique 1/50000 Forbach /Source : Géoportail. U= carrière, t4 = Couches grises, t5a= Calcaire à entroques, t5b= couches à cératites. Le Calcaire à entroques affleure à 235 mètres dans la carrière, à 350 m au nord à la Kreutzeck et à 275 m dans la montée au Brandenbusch à l’est.
Les visages de la carrière en 2025 et en 2015
Le front de taille dans sa partie est (aval) à l’automne 2025. En l’absence de remblaiement récent, l’affleurement expose sur plusieurs mètres les bancs épais et jointifs du Calcaire à entroques et vers le sommet, le passage progressif aux Couches à cératites. On note une fissuration subverticale de la série ainsi qu’ un léger pendage apparent des strates vers la gauche (ouest). - Photo : E. Feuchter
Centre de la carrière au printemps 2015. De bas en haut : quelques bancs épais de Calcaire à entroques que surmontent des couches alternées de calcaires et de marnes qui dominent au sommet. Ces dernières se désagrègent et donnent lieu à des coulées de débris. En 2025, le front de taille est masqué par les éboulis et la végétation arbustive. - Photo : E. Feuchter
Printemps 2015. Front de taille dans la partie amont (ouest) de la carrière. Le Calcaire à entroques disparait progressivement en profondeur (fond de carrière remblayé en partie). Les Couches à cératites offrent un double aspect en strates centimétriques se délitant en plaquettes ou en dalles à la partie inférieure. - Photo : E. Feuchter
Profil de l’affleurement. On considère que la limite entre les deux unités se situe à l’endroit où les couches marneuses prennent autant d’importance que les couches calcaires. Ce changement s’opère de façon progressive, traduisant une évolution du milieu de sédimentation au cours du temps. - Photo : E. Feuchter
Les roches présentes et leur formation
Le calcaire à entroques
Les entroques se présentent sous forme de petits cylindres (diamètre moyen 5 mm environ) inclus dans une matrice calcaire. Ce sont les éléments constitutifs des tiges d’animaux marins fixés : les encrines. Ces échinodermes (famille des oursins) se nourrissaient de plancton et formaient de vastes prairies sous-marines. Les restes de leur squelette remaniés par les courants donnaient lieu à des accumulations de débris à l’origine des bancs de calcaire. Dans la carrière, certains bancs calcaires présentent quelques entroques en relief.
Echantillon type de calcaire à entroques. - Photo : E. Feuchter
Les Couches à cératites
Détail de la série stratigraphique. Des lits de composition plus franchement calcaire alternent avec des niveaux plus argileux. Des joints à tracé sinueux traduisent des interruptions dans la sédimentation en cours et des déformations internes des strates liées à la compaction des sédiments.
Photo : E. Feuchter
Photo : E. Feuchter
Surface de dalle calcaire montrant des traces d’activité biologique sous forme de sillons ondulés qui correspondent au remplissage de terriers en U attribués à un organisme fouisseur, Rhizocorallium.
Les fossiles déterminants de cette formation sont les cératites. On y trouve classiquement aussi des coquillages (Lima, Hoernesia, Coenothyris…). Ces derniers fossiles sont cependant rares dans le secteur.
Le milieu de formation
Sur le fond marin en pente douce, se développent des colonies d’encrines à faible profondeur. Leurs débris s’accumulent sous l’effet de la houle pour former une pseudo-barrière qui isole du large, un lagon proche de la terre ferme. Constamment brassés, ils s’usent et forment un sable calcaire facilement remanié lors des tempêtes. Dans les zones profondes, décantent les particules fines argileuses mêlées au dépôt de calcaires fins (marnes) et de coquilles de mollusques.
La flèche verte indique la migration des faciès observable depuis la base jusqu’au sommet de la carrière. Cette évolution est synonyme d’un approfondissement général lié à la subsidence thermique ( : enfoncement lent de la lithosphère dû à l’augmentation de densité en réponse à son refroidissement) qui affecte le territoire lorrain après l’orogenèse hercynienne.
Bloc-diagramme du milieu de dépôt au Muschelkalk supérieur (d’après Wisslak et Al. 2006, modifié).
Paléogéographie
On remarquera la latitude à laquelle se situe le territoire (étoile*), baigné par un bras de mer chaude (en bleu) séparé par des “portes” de l’océan Paléothéthys au sud-est. En gris, les terres émergées : RM massif rhénan, VBM massif vindélicien.
Paléogéographie à l’époque du dépôt, il y a -240 MA environ.
Evolution des sédiments : diagenèse et tectonique
Les sédiments mous, gorgés d’eau, vont subir au cours de leur enfouissement sous d’épaisses séries de dépôts, des modifications qui s’accompagnent de circulations de fluides (eaux chargées d’ions minéraux), de dissolutions partielles, de compaction et de cimentation. Ainsi les boues et vases se transforment en calcaires et marnes. Actuellement, le Muschelkalk supérieur comporte le Calcaire à entroques (environ 10 m d’épaisseur) et les Couches à cératites et térébratules (environ 50 m d’épaisseur). L’âge des dépôts est situé à - 243 - 240MA environ.
Entroques brisées révélant l’intérieur des articles à présent occupé par de la calcite cristallisée. Elles sont noyées dans un ciment calcitique. - Photo : E. Feuchter
Evolution tardive
L’est du Bassin parisien va connaître une accumulation de dépôts jusqu’au Crétacé inférieur (- 100MA env.) pour subir ensuite une exhumation liée au ralentissement de la subsidence et aux déformations à grande échelle engendrées par la formation des Pyrénées puis celle des Alpes.
Dans le secteur, les strates accusent un pendage vers le sud-ouest en raison de leur appartenance au flanc nord de la gouttière synclinale de Sarreguemines dont l’axe se relève vers le nord-est. On remarque que la carrière appartient d’autre part à un compartiment faillé affaissé par rapport à ses voisins. Ainsi, le calcaire à entroques affleure une seconde fois et à une altitude supérieure sur le flanc sud de la vallée du Lixinger Bach.
Les terrains portés à l’air libre vont subir une érosion particulièrement active pendant les périodes de climats froids quaternaires.
Introduction : Steinhart.fr
Recherches et article : E. Feuchter