Refuser le nazisme, choisir la liberté : l’histoire des trois bûcherons de Lixing
En pleine Seconde Guerre mondiale, trois bûcherons de Lixing-lès-Rouhling ont fait un choix courageux : refuser de collaborer avec les nazis et protéger des vies humaines, au prix de leur liberté. Parmi eux, Joseph Muller “de Chaussée sepp” passionné de pierre, a mis de côté sa carrière pour rester libre et fidèle à ses valeurs.
Arrêtés, déportés, confrontés à l’horreur des camps, ces hommes ordinaires sont devenus, par leurs actes, de véritables héros, laissant derrière eux une histoire extraordinaire de courage et d’humanité.
Cet article est le premier d’une trilogie sur la carrière “Em Chaussée sépp sinn Kùùl”.
Vous trouverez ainsi toute l’histoire, l’évolution géologique et la biodiversité de cette ancienne carrière de pierre, aujourd’hui sanctuaire de biodiversité Claire Wernet.
Vous découvrirez à travers cet article, que l’histoire de cette carrière est bien loin d’avoir été aussi calme que le havre de paix qu’elle représente aujourd’hui.
Joseph Muller “de Chaussée sepp” naît le 12 septembre 1902.
Très jeune, il se distingue déjà. Bon élève, particulièrement doué en calcul, il entre à seulement 13 ans à la Halberger Hütte (fonderie), où il travaille durant sept années. Chaque matin, il se lève à l’aube pour rejoindre Bubingen à pied. Le travail est dur, mais il apprend, observe, comprend.
Très tôt, Joseph sait ce qu’il veut : travailler la pierre.
Il prend un risque immense pour un jeune homme de son âge. Il achète un champ, sans certitude sur la profondeur ni sur la qualité des couches de calcaire. Il parie sur son intuition. Vers 1928, il a raison, la carrière est exploitable, et elle devient une réussite. Joseph est fier, à juste titre. Fier aussi d’être, à l’époque, le plus jeune conseiller municipal du canton.
Mais Joseph n’est pas seulement un travailleur. Il est profondément attaché à la vie collective. Il chante, joue de la musique, s’investit dans la chorale et le club musical. Il aimait raconter, non sans malice, ce jour où la petite musique locale, accompagnant les conscrits, mit en échec la grande musique municipale de Sarreguemines sur l’avenue de la gare.
Puis vient la guerre.
Et avec elle, le choix.
Pendant l’annexion, on propose à Joseph d’adhérer au parti national-socialiste d’Hitler. En échange, il obtiendrait tout ce dont il a besoin : ouvriers, machines, camions. Sa carrière pourrait tourner à plein régime. Beaucoup auraient accepté.
Joseph, jamais.
Il refuse.
Refuse de se compromettre.
Refuse de bâtir sur la collaboration.
Il met alors de côté sa passion pour la pierre, son outil de travail, ce qu’il a construit de ses mains, et devient bûcheron. Un métier plus dur encore, mais un métier libre. Il travaille dans la forêt avec son beau-frère Hein Joseph et leur ami Hamman Joseph.
Dans cette forêt, un matin, ils rencontrent un prisonnier de guerre russe évadé d’un camp de Sarrebruck. Il s’appelle Pit et il s’intègre rapidement au groupe des bûcherons. D’autres évadés du même camp suivront. Le problème devient vite vital, comment nourrir ces hommes traqués ? Les bûcherons apportent et partagent ce qu’ils peuvent.
Un matin, en arrivant sur leur lieu de travail, ils découvrent que douze stères de bois ont été brûlés. Ils comprendront que c’était le signal d’un largage d’armes.
Le 16 août 1944, la forêt est encerclée.
L’armée allemande et les SS lancent un ratissage.
Le lendemain, le spectacle est insoutenable.
Des corps gisent dans les sous-bois. Un prisonnier russe a été battu à mort. Parmi les victimes, Pit.
Pit était instituteur et professeur d'éducation physique.
”Lorsque nous revenions ici, dans cette forêt, en un tour de main, il ciselait de magnifiques bâtons et à notre grande joie, il nous faisait des sauts acrobatiques.”
Il fut enterré au cimetière de Behren. Son corps fut rapatrié dans son pays natal.
Les trois bûcherons apprirent qu’un Russe, blessé, était parvenu à ramper hors du campement et avait tué le commandant allemand... La vengeance des SS fut immédiate, aveugle, bestiale.
Les Russes et les bûcherons sont arrêtés. Interrogatoires. Violences.
Puis la déportation.
Cette partie de l’histoire se découvre aussi dans le livre “La gestapo en Moselle” de Cédric Neveu.
“Août 1944 : La seconde campagne du Sonderkommando dans la région de Sarreguemines
La campagne, et tout particulièrement les régions boisées, appartiennent aux insoumis et prisonniers de guerre en fuite, qui souvent connaissent bien mieux la géographie locale que les Allemands. Ils savent en outre qu'ils n'osent pas s'y aventurer.
Mi-août, deux des Russes de la Gestapo de Mehl* identifient un camp de soviétiques dans les bois près de Lixing-lès-Rouhling.
Le 16 août 1944, un ou deux taxis chargés d’une huitaine d'hommes de la Gestapo et venant de la région de Forbach viennent patrouiller dans les environs. Certains prisonniers de guerre russes armées de mousquetons font feu et abattent le chef (non identifié, probablement de la Kripo* de Sarrebruck).
Les Allemands s'enfuient et reviennent le soir vers 20 heures pour cerner le bois et le village.
Mehl dirige un fort détachement comprenant une compagnie de soldats, une vingtaine de SS et des agents de la Gestapo de Saint-Avold. Au moins deux prisonniers de guerre russes sont abattu. Le lendemain les trois bûcherons sont capturés alors qu'ils allaient ravitailler les « maquisards ». Après le combat, Mehl rappelle tous les Russes de sa bande et les lance contre les réfractaires russes.
Dans la soirée, un des Russes et son collègue yougoslave (gestapo), nommé Michel, reprennent contact avec les « maquisards ». Le yougoslave, reconnu, et capturé.
Le russe s'enfuit et court avertir Mehl qui alerte la garnison Forbach. Une battue et organisée et les Allemands découvrent le cadavre du yougoslave.
Dès ce moment Mehl transfère son bureau à Sarreguemines.”
*Mehl est Hauptsturmführer (équivalent de Capitaine) dans la Gestapo, plus particulièrement dans le secteur Lorraine-Sarre-Palatinat.
*Kripo : l’abréviation de Kriminalpolizei, la police criminelle allemande. La Kripo était intégrée à l’appareil répressif nazi et collaborait étroitement avec la Gestapo.
Joseph Muller est interné au camp de Sachsenhausen-Oranienbourg, à trente kilomètres au nord de Berlin.
Là-bas, l’horreur devient quotidienne.
Joseph est affecté à un commando chargé d’arracher des souches. Ses journées commencent à 4 heures du matin, appel, partage d’une unique ration de pain pour la journée, 10 kilomètres à pied jusqu’à la forêt, puis le travail forcé, jusqu’à l’épuisement. Le soir, une maigre soupe.
Photo aérienne du camp de concentration de Sachsenhausen, prise par la Royal Air Force en 1943.
Hamman Joseph, homme simple et bon, ne comprend pas.
Il n’a rien volé, rien tué. Il a simplement partagé son pain.
Il mourra au camp de Buchenwald.
Hein Joseph disparaît sans trace.
C'était quelqu'un qui avait une haine viscérale contre les Nazis et être tombé entre leurs mains, ce fut la pire des choses qui pouvait lui arriver. Personne ne sait ce qu'il est devenu, aucun déporté, aucun acte administratif, rien.
Il sera déclaré Mort pour la France. Son fils ainé Oswald l’attendra longtemps, il décédera tragiquement dans un accident de la mine, le 02 février 1974, à l’âge de 34 ans.
Muller Joseph, lui, survit.
Le camp est libéré par l’armée russe. Vu son état, Joseph est remis aux Américains, transféré par avion sanitaire à Paris, à l’hôpital du Val-de-Grâce, il y restera 6 mois. Un dimanche après-midi, les Américains l’accompagnent jusqu’à son village, Lixing.
Lorsque l’abbé Schreiber apprend qu’un des bûcherons est revenu, il fait sonner les cloches.
La joie est immense. La tristesse aussi. Tous pensaient qu’ils reviendraient ensemble.
Après six mois de convalescence, Joseph reprend le travail. Il ne peut plus relancer sa carrière de pierre, trop éprouvé. Il travaille de nouveau comme bûcheron.
Vers 1947, une entreprise de travaux publics “Ile de France” loue la carrière. Joseph y revient comme chef de chantier... mais l’entreprise fait faillite. Il se remet alors à son compte. Il voulait rester ce qu’il avait toujours été : un homme libre.
Il avait tout perdu pendant la guerre, y compris le projet de maison pour lequel il avait économisé en 1939. Avec l’aide de la famille, après de longues journées à la carrière, il construira finalement son foyer.
Joseph s’investit encore et toujours dans son village. Conseiller municipal, membre du conseil de surveillance de la CMDP, fondateur et président de la chorale de Lixing, amateur de football, fidèle du Tour de France. Lors des fêtes, on le retrouvait derrière le stand de saucisses avec René, son neveu, toujours souriant.
Lors de l'inauguration du Mémorial Commémoratif du Souvenir au Struthoff, le 23 juillet 1960, il était parmi les rescapés des Camps de Concentration, et le Général de Gaulle lui a serré la main.
Photo : DNA
Ci-dessous une vidéo amateur de Weiss et Robert C. filmé au 8mm de l’inauguration.
De Gaulle (Président de la République) est accompagné de Pierre Sudreau et Edmond Michelet (tous deux Ministres et anciens résistants et déportés).
Vidéo de la Cinémathèque du Rhin supérieur (Films amateurs franco-allemands du XXe siècle) - Date : 23 juillet 1960.
Le jour de l’enterrement de Joseph, un Déporté Médecin avait dit :
« Vous savez, nous les Déportés, nous sommes tous comme des arbres morts, dont il ne reste que l'Ecorce. Ils ont réussi à éteindre la flamme de Vie qui est dans chaque individu. »
Joseph Muller s’éteint le 21 juillet 1963, à l’âge de 61 ans, après un dernier combat contre le cancer.
Il laisse derrière lui bien plus qu’une carrière ou un parcours, il est l’exemple d’un homme qui, au moment décisif, a choisi la dignité plutôt que le confort, la liberté plutôt que la compromission.
“Prenez garde sur nos démocraties, prenez garde sur toutes les démocraties, car des démons comme Hitler, il y en aura toujours, prêt à prendre le pouvoir là où ils le peuvent.”
L’histoire de Joseph Muller, Joseph Hamman et Joseph Hein ne se limite pas au passé.
À l’heure où les extrêmes droites regagnent du terrain en Europe et ailleurs, souvent portées par des discours populistes rassurants, en apparence, son parcours rappelle combien les démocraties restent vulnérables. Elles s’érodent rarement dans le fracas, mais bien plus souvent dans l’oubli, la peur et l’indifférence.
Lorsque le repli, les frontières et les identités fermées séduisent à nouveau (au point qu’on finirait presque par demander un passeport à nos oiseaux migrateurs…) la mémoire devient un acte de vigilance.
Se souvenir, c’est refuser la banalisation de l’exclusion et rappeler que la liberté, comme la dignité humaine, ne va jamais de soi et doivent sans cesse être défendues…
Inauguration de la stèle en mémoire des trois bûcherons de Lixing-lès-Rouhling (1999)
Février 2026
Suite à cette tragédie humaine née de la guerre, une stèle a été érigée à Lixing-lès-Rouhling, le 15 octobre 1999, en mémoire des trois bûcherons victimes de la déportation. Cette inauguration s’est tenue en présence des familles, des habitants du village et de nombreuses personnalités civiles et politiques. Elle fut avant tout un temps de recueillement, de reconnaissance et de transmission.
Au nom des familles, des remerciements ont été adressés au Conseil municipal de Lixing-lès-Rouhling, dont Roger Wernet (maire) à l’origine de cette initiative mémorielle, pour avoir permis que ces destins ne sombrent pas dans l’oubli et que leur engagement humain soit inscrit durablement dans l’espace public.
La présence des parlementaires, du Député, du Conseiller général et du Ministre a été saluée comme un signe fort de l’attention portée à la mémoire des victimes de la Seconde Guerre mondiale et aux souffrances vécues par les populations locales. En 1999 déjà, ce moment rappelait combien la vigilance restait nécessaire face aux fragilités des démocraties.
Un hommage particulier a été rendu à la présence du Consul de Russie, représentant un peuple qui, lui aussi, a payé un tribut immense à la guerre et aux crimes nazis. En ce lieu de mémoire, sa présence incarnait celle de Pit, le prisonnier russe, et de ses compagnons. Pour les familles et les habitants, elle symbolisait un lien humain au-delà des frontières, une fraternité née dans l’épreuve.
Aux trois bûcherons déportés HAMMAN Joseph (14.02.1899 - 06.04.1945) // HEIN Joseph (12.02.1908 - ?.02.1945) Morts pour la France et MULLER Joseph (12.09.1902 - 27.07.1963)
“Passant souviens-toi des trois bucherons de Lixing déportés souviens-toi des évadés russes tués dans cette forêt par les SS le 16.9.1944”
"Oublier le passé, c'est se condamner à le revivre"
— Primo Levi
Nous tenons à remercier chaleureusement Roger Muller et Annette Muller, fils et fille de Joseph Muller, pour le partage de ces informations historiques précieuses. Grâce à leur mémoire, leur transmission et leur confiance, ces faits ont pu être restitués avec justesse et humanité.
Leurs témoignages contribuent à faire vivre une histoire qui ne doit ni s’effacer ni être oubliée.