Coléoptères, papillons, libellules… Où sont passés les insectes ?

Au prochain plein d’essence en été, regardez votre pare-brise. S’il est propre, ce n’est pas une bonne nouvelle. Il y a trente ans, traverser la France en juillet obligeait à nettoyer le verre à chaque station, tant les insectes s’y écrasaient. Aujourd’hui, plus rien, ou presque. Où sont-ils passés ?

Pour comprendre pourquoi, il faut remonter en arrière.

Punaise verte ponctuée - Photo : P. Nagel

Vous souvenez-vous des voyages en voiture dans les années 1990 ?

Que vous partiez de Strasbourg ou de Metz direction Paris, la Méditerranée ou l'Atlantique, une étape s'imposait à chaque station-service : nettoyer le pare-brise. Pas parce qu'il pleuvait, mais parce qu'une véritable couche d'insectes écrasés s'y accumulait sur l'autoroute. Les essuie-glaces ne suffisaient pas. Il fallait un racloir, de l'eau, du détergent. Les insectes formaient une bouillie dense sur le verre, sur le capot, sur les phares, sur la calandre.

Aujourd'hui, cette scène appartient au passé. Vous pouvez traverser toute la France, de Strasbourg à Bordeaux, de Metz à Marseille, en plein mois de juillet, et rentrer avec une vingtaine d'impacts sur le pare-brise tout au plus. Certains automobilistes font le trajet entier avec un pare-brise quasiment immaculé.

Ce n'est pas de la nostalgie. C'est un phénomène scientifiquement documenté, connu sous le nom de “windshield phenomenon” (phénomène du pare-brise).

Une étude sur 20 ans menée au Danemark, entre 1997 et 2017, a mesuré le nombre d'insectes écrasés sur les pare-brises de voitures sur deux tronçons de route. Corrigées pour les variables météorologiques, l'heure, la date et la vitesse, les données ont révélé une baisse de 80% du nombre d'insectes percutant les véhicules.

Au Royaume-Uni, une enquête de 2021 menée par le Kent Wildlife Trust et l'association Buglife a montré que le nombre d'insectes relevés sur les plaques d'immatriculation avait chuté de 72% par rapport aux résultats de 2004.

Ces chiffres ne sont pas des projections. Ce sont des comptages réels sur des routes réelles, avec les mêmes méthodes, sur les mêmes tronçons. Le signal est clair, les insectes disparaissent. Pas seulement dans les chiffres des laboratoires, mais sous vos yeux, ou plutôt sur votre pare-brise…

Neuf familles d'insectes en danger

Pour comprendre l'ampleur de la crise, il faut regarder en face les familles d'insectes les plus touchées, ces groupes qui structurent nos écosystèmes depuis des centaines de millions d'années.

Les coléoptères : Les cuirassiers de la biodiversité

Coccinelles, carabes, scarabées, lucanes : les coléoptères sont l'ordre le plus diversifié du règne animal, avec plus de 400 000 espèces connues dans le monde. Ils jouent un rôle fondamental dans la décomposition de la matière organique, dans la pollinisation et dans la régulation d'autres populations d'invertébrés. Pour les coléoptères, le taux d'extinction sur dix ans est proche de 50%.

En Moselle et dans le Grand Est, les espèces forestières liées aux vieux arbres et au bois mort sont particulièrement menacées par la gestion forestière intensive et la fragmentation des habitats.

Coccinelle à 7 points. Photo P. Nagel.

Les diptères : les mal-aimés qui font tourner le monde

Mouches, moustiques, syrphes, tipules… les diptères sont probablement les insectes les plus méprisés de la planète. Et de loin les plus indispensables.

Personne ne pleure une mouche. Personne ne crée d'association pour sauver le moustique. Pourtant, sans les diptères, une partie de nos écosystèmes s'effondrerait dans un silence total et notre assiette avec.

Les syrphes sont l'exemple le plus parlant. Ces mouches mimant les abeilles et les guêpes sont des pollinisateurs de premier ordre, souvent plus efficaces que l'abeille domestique sur certaines fleurs.

Dans les réserves naturelles allemandes suivies depuis 1989, ils étaient 17 000 individus appartenant à 143 espèces. En 2014, aux mêmes endroits, avec les mêmes pièges, 2 700 individus, 104 espèces. Une chute de 80% en vingt-cinq ans ! Sans bruit et sans manchette de journal.

Les diptères sont aussi des décomposeurs essentiels, ils recyclent la matière organique, nettoient les milieux, nourrissent les oiseaux, les chauves-souris, les poissons. La Buschbach et le Betting sans diptères aquatiques, ce serait une chaîne alimentaire qui se fissure par le bas.

En Moselle et dans le Grand Est, le recul des zones humides, l'assèchement des mares agricoles et l'usage intensif des insecticides ont décimé les populations de nombreuses espèces de diptères sans que personne ne s'en émeuve vraiment.

C'est peut-être ça, le vrai problème : on ne protège que ce qu'on aime. Et on n'aime que ce qu'on connaît… Les mouches attendent toujours leur heure de gloire.

Les hémiptères : Dans l'ombre des prairies disparues

Punaises de jardin, cigales, cochenilles : les hémiptères sont souvent perçus comme des nuisibles, mais ils constituent une source alimentaire essentielle pour les oiseaux, les chauves-souris et les araignées. Leur déclin reflète directement la perte de végétation diversifiée.

En France, les prairies fleuries qui les abritaient ont reculé de façon dramatique depuis les années 1980.

Cercope sanguin - Cercopis vulnerata - Photo : P. Nagel

Les hétéroptères : La sous-famille des sentinelles aquatiques

Les hétéroptères, sous-groupe des hémiptères, comprennent notamment les punaises d'eau et les notonectes. Ces insectes sont d'excellents indicateurs de la qualité des milieux aquatiques.

La Moselle, avec son réseau de cours d'eau et de zones humides, abritait autrefois des populations abondantes. La pollution des eaux, le drainage agricole et l'artificialisation des berges ont profondément appauvri ces communautés depuis les années 1990.

Punaise à collier rouge - Photo : P. Nagel

Les hyménoptères : Le naufrage des pollinisateurs

Abeilles sauvages, guêpes, fourmis, bourdons : les hyménoptères sont les architectes invisibles de notre alimentation.

Pour les abeilles sauvages, le taux d'extinction observé sur dix ans est proche de 50%. Cette famille est peut-être la plus médiatisée, mais l'attention portée à l'abeille domestique tend à masquer le sort catastrophique des quelque 1 000 espèces d'abeilles sauvages présentes en France, dont beaucoup sont désormais absentes de régions où elles étaient communes il y a trente ans.

En Moselle, la disparition progressive des prairies à fleurs sauvages au profit des cultures en monoculture et des remembrements, a emporté avec elle une grande partie de ces pollinisateurs irremplaçables.

Abeille des sables - Photo : P. Nagel

Les lépidoptères : La débâcle silencieuse des papillons

Les papillons sont le groupe le plus suivi, le mieux documenté, et l'un des plus sinistrés. Une étude conduite dans 19 pays européens montre que depuis 1990 jusqu'en 2011, les populations de papillons des prairies ont diminué de près de 50%, signalant une perte dramatique de la biodiversité.

Plus de la moitié des populations de papillons ont disparu au cours de la dernière décennie en Europe.

Dans la région Grand Est, le Conservatoire des Sites Lorrains et la Société Lorraine d'Entomologie documentent un recul marqué des espèces liées aux milieux ouverts et semi-ouverts, notamment les prairies calcaires qui parsèment encore le plateau lorrain, comme le Steinhart. Ces habitats, refuges d'espèces comme le Cuivré des marais ou l'Azuré de la croisette, rétrécissent d'année en année.

Amaryllis. Photo P. Nagel

Les mantoptères : Les prédateurs oubliés

La mante religieuse est le représentant le plus connu de cet ordre en France.

En Lorraine et en Moselle, la mante reste présente mais son aire de répartition est en progression depuis le sud sous l'effet du réchauffement climatique, un phénomène trompeur : si certaines espèces méridionales progressent vers le nord, ce déplacement ne compense pas la perte globale d'abondance et de diversité des insectes prédateurs.

La présence de la mante est conditionnée à des milieux chauds, secs et peu perturbés, des habitats de plus en plus rares dans un paysage dominé par l'agriculture intensive.

Mante religieuse - Photo : P. Nagel

Les odonates : L'alarme bleue des zones humides

Libellules et demoiselles sont parmi les insectes les plus anciens de la planète (elles survolaient déjà les marécages de l'ère carbonifère, bien avant les dinosaures). Les odonates sont parmi les insectes les plus sensibles à la qualité des milieux aquatiques. Aujourd'hui, elles nous envoient un signal d'alarme que nous ferions bien d'écouter.

Les libellules ont vu leur nombre chuter de 35% en Europe au cours de la dernière décennie.

En Lorraine, la Société Lorraine d'Entomologie suit ces populations depuis plusieurs décennies. Le réseau d'étangs de la Woëvre, autour de Lachaussée, et les vallées humides de Moselle constituent des refuges encore actifs pour des espèces rares comme la Leucorrhine à large queue, mais ces populations restent fragiles et étroitement liées à la qualité des herbiers aquatiques.

Et sur le Steinhart ? Le Betting, la Buschbach, le Lixingerbach, et plus globalement nos ruisseaux de première catégorie, abritent encore des populations d'odonates. Leur présence est un indicateur direct de la qualité de nos eaux, et leur absence aussi.

La disparition des mares agricoles, autrefois omniprésentes dans le bocage lorrain, a effacé en quelques décennies des milliers de sites de reproduction. Ces mares que nos grands-parents entretenaient naturellement, pour les bêtes et pour les jardins, étaient des nurseries indispensables pour des dizaines d'espèces.

On ne les a pas supprimées par malveillance, on les a supprimées par indifférence. C'est pire.

Libellule - Photo : H. Gauer

Les orthoptères : Le grand silence des champs

Criquets, grillons, sauterelles : les orthoptères sont le groupe qui incarne le mieux le "chant de l'été".

Les orthoptères figurent parmi les groupes pour lesquels les données de suivi à long terme sont les plus lacunaires, mais les tendances documentées montrent des déclins préoccupants liés à la perte de prairies et à l'usage intensif des pesticides.

En Moselle, les prairies à criquets ont reculé au même rythme que les surfaces en herbe non traitées, les paysages agricoles qui résonnaient autrefois en été sont devenus singulièrement silencieux.

Sauterelle verte - Photo : P. Nagel


Ce que les sciences nous disent du déclin en chiffres

Les populations d'insectes ont diminué de 70% à 80% dans les paysages européens à dominante agro-industrielle, comme le montrent de nombreuses études conduites durant ces dix dernières années.

Plus de 40% des espèces d'insectes sont menacées d'extinction dans les prochaines décennies. Le taux d'extinction des insectes est huit fois supérieur à celui des autres espèces animales, avec une diminution de 2,5% par an en moyenne depuis les années 1980.

Pour replacer ces chiffres dans une perspective historique concrète : dans les années 1990, les pièges à insectes installés dans les zones protégées d'Europe capturaient des centaines de grammes de biomasse par relevé. La biomasse totale d'insectes capturés avait chuté de près de 80% en l'espace d'un quart de siècle.

En France, l'indice évaluant l'état des populations d'oiseaux communs spécialistes des milieux agricoles a chuté de 37 points entre 1989 et 2024 (un indicateur indirect mais puissant du déclin des insectes dont ces oiseaux dépendent pour se nourrir).

En Moselle et dans le Grand Est, les données sont cohérentes avec la tendance nationale. La Société Lorraine d'Entomologie et le Conservatoire des Sites Lorrains documentent ce recul à travers leur portail d'observation commun, actif depuis des décennies. Le département présente une agriculture diversifiée avec des zones céréalières intensives, des vignobles (côtes de Moselle), des forêts et des zones humides, une mosaïque qui protège encore quelques populations résiduelles, mais dont la surface et la qualité diminuent continuellement.

Les espèces forestières résistent mieux que les espèces des milieux ouverts, mais le délabrement des prairies calcaires de Moselle, parmi les plus riches d'Europe en diversité entomologique, reste une catastrophe silencieuse.


Quelles sont les causes de cet effondrement ?

Les principaux facteurs du déclin des insectes sont, par ordre d'importance : la destruction des habitats et leur conversion à l'agriculture intensive et à l'urbanisation, la pollution par les engrais et les pesticides de synthèse, les agents pathogènes et les espèces introduites, et le changement climatique.

En Moselle comme en France, l'usage des néonicotinoïdes (insecticides systémiques qui persistent dans les sols et contaminent les végétaux) a été identifié comme l'un des facteurs les plus dévastateurs. Pour les insectes, la lumière artificielle constitue leur deuxième cause d'extinction après les pesticides, et en 2023, 72% de l'Hexagone étaient encore exposés à un niveau élevé de pollution lumineuse en plein cœur de la nuit.

Ce constat n'est pas uniquement français

Il serait confortable de penser que ce déclin est un problème local, lié à l'agriculture française ou aux spécificités du territoire mosellan... Ce serait une erreur.

Entre 40% et 75% des insectes du globe sont en train de disparaître, selon les estimations scientifiques les plus récentes. Le phénomène est confirmé par les données de l'UICN (Union internationale pour la conservation de la nature), dont la liste rouge constitue l'inventaire le plus exhaustif du niveau de menace pesant sur chaque espèce.

En Europe, le tableau est uniformément sombre : Allemagne, Pays-Bas, Danemark, Royaume-Uni, Espagne, les études convergent toutes vers les mêmes conclusions. Une enquête britannique de 2025 a enregistré un déclin de 66% des insectes volants depuis 2021 dans le Kent.

Au-delà de l'Europe, les études dans les forêts tropicales de Porto Rico ont révélé une effondrement encore plus brutal. Dans les forêts d'Amérique centrale et du Sud, la disparition des insectes a déjà entraîné la disparition d'oiseaux insectivores qui en dépendaient directement.

Il existe des exceptions géographiques : certaines régions préservées (notamment les forêts boréales peu perturbées, les zones tropicales à faible pression humaine comme la Guyane française, ou des territoires insulaires volontaristes en matière de pesticides) maintiennent encore des populations d'insectes proches de leur niveau historique. Mais ces refuges ne font que mettre en lumière, par contraste, l'ampleur de la catastrophe dans le reste du monde.

Chrysomèle de la menthe

Ce que nous pouvons faire

Si l'on veut redynamiser les populations d'insectes, cela passe par la reconstitution de leurs habitats (prairies fleuries, haies, mares, bandes enherbées) et par une réduction incontournable de l'usage des pesticides de synthèse.

À l'échelle individuelle, planter des espèces mellifères locales, éviter les insecticides dans les jardins, laisser des zones de friche et ne plus faucher systématiquement ses talus sont des gestes qui, à l'échelle de milliers de jardins mosellans et français, peuvent constituer un réseau de refuges pour les insectes survivants.

Un pare-brise propre au bout de 200 kilomètres, ce n’est pas une bonne nouvelle.



Sources principales : MNHN, INRAE, CNRS, Académie des sciences, Biological Conservation,
PLOS ONE, Kent Wildlife Trust / Buglife, Société Lorraine d'Entomologie, Ministère de la Transition écologique (PatriNat), Statista.
Informations et textes sur la Loi Duplomb par touteleurope.eu et Fondation pour la Nature et l'Homme

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