La bondrée apivore arme écologique de destruction massive du frelon asiatique
Comme nous l’avons vu dans notre précédent article, depuis son arrivée en France il y a vingt ans, conséquence de la mondialisation et du réchauffement climatique qui favorisent les déplacements et l’implantation de nouvelles espèces, le frelon asiatique, comme d’autres espèces récemment installées (mante religieuse, tourterelle turque ou renouée du Japon), a conquis la quasi-totalité de nos départements, laissant derrière lui des ruches décimées et une biodiversité en souffrance.
Pourtant, la nature possède ses propres sentinelles. Parmi elles, un rapace discret mais redoutable, la bondrée apivore. Capable de démanteler des nids entiers et protégée par une armure de plumes unique, elle s'impose comme une alliée biologique de premier plan.
Qui est ce rapace méconnu ? Comment d'autres prédateurs naturels, de la mésange à la poule, s'organisent-ils pour faire face aux frelons ? Plongée au cœur d'une lutte écologique où la biodiversité devient notre meilleure arme.
Bondrée apivore - Photo : P. Nagel
La Bondrée apivore, un rapace d'exception
La Bondrée apivore (Pernis apivorus - Wéschbelbussard) est un rapace migrateur fascinant qui, bien que ressemblant physiquement à la Buse variable (Buteo buteo - Mììsbussard), possède des mœurs uniques en Europe. Présente sur le territoire du Steinhart de début mai à fin septembre après un long hivernage en Afrique subsaharienne (Sénégal, Guinée, Sierra Leone, Côte d’Ivoire, Ghana, Togo, Nigeria, Cameroun…), elle se distingue par un régime alimentaire très spécialisé : elle se nourrit de larves et de nymphes de guêpes et de bourdons.
C’est un oiseau discret des zones forestières, dont la présence en France, de la Lorraine aux Pyrénées, est un indicateur précieux de la santé de notre biodiversité.
Sur le Steinhart, une vingtaine de couples est présent, et cette population à elle seule est en capacité de contenir et réguler l’expansion actuelle du frelon asiatique, et des autres espèces opportunistes qui trouveront demain notre territoire attractif. Car si le frelon a su adapter son régime alimentaire en l’absence de son fruit préféré, la figue bien mûre, rien n’interdit à la bondrée d’adapter le sien également, à condition que nous ne l’en empêchions pas par ignorance ou par des actions irréfléchies.
La bondrée apivore est notre oiseau de l'année 2026 dans le Steinhart. Tête d’affiche de l'album “Le royaume du ciel 2” qui sera disponible à la fin de l'année (cadeau utile et ludique pour vos enfants).
Buse variable - Photo : P. Nagel
Bondrée apivore - Photo : P. Nagel
Un rempart naturel : quand la Bondrée s'attaque au frelon asiatique
Face à cette invasion, la Bondrée apivore émerge comme une solution biologique naturelle et redoutable.
Contrairement aux autres oiseaux de proie, la Bondrée est principalement insectivore, elle se nourrit de larves et de nymphes de guêpes et de bourdons. Morphologiquement adaptée à cette tâche, elle possède des plumes frontales rigides et serrées, semblables à des écailles, qui la protègent efficacement contre les piqûres.
Des observations de plus en plus fréquentes confirment que ce rapace a intégré le frelon asiatique à son menu.
Grâce à ses pattes puissantes dotées de griffes peu recourbées (idéales pour creuser), elle est capable de démanteler les nids de frelons, même les plus imposants, pour en extraire les galettes de larves riches en protéines.
En détruisant ainsi les nids avant l'éclosion des nouvelles reines, la Bondrée limite naturellement la prolifération de l'espèce.
D’après une étude menée par un groupe de chercheurs espagnols sur les comportements des bondrées dans les plantations d’eucalyptus dans le sud de l’Europe (Salvador Rebollo et al., 2025), chaque couple pourrait en effet éliminer entre 15 et 61 colonies de frelons sur une période de reproduction.
Favoriser la présence de ce rapace sur nos territoires, notamment par la protection de ses habitats forestiers et le suivi de ses populations (comme c'est le cas avec le baguage et le suivi GPS en Lorraine), constitue un levier écologique majeur pour réguler la pression du frelon asiatique en France.
Il nous arrive régulièrement d’observer, chez nous, des frelons ou des guêpes installés dans des trous à même le sol. Quelques jours plus tard, le spectacle est tout autre : le trou est éventré, les galeries sont ouvertes et il ne reste que des morceaux de rayons déchiquetés éparpillés autour. Ce travail précis et méthodique n’est pas celui d’un blaireau ou d’un renard, comme on pourrait le croire au premier regard. Non. C’est l’œuvre de la bondrée apivore, qui sait parfaitement où chercher et comment s’y prendre pour atteindre les larves.
Discrète, patiente, presque invisible pour qui ne prend pas le temps d’observer, un oiseau discret, finalement, à l’image du Steinhart lui-même.
Avez-vous vu une Bondrée apivore détruire un nid ?
Nous recueillons actuellement des témoignages sur la Bondrée apivore, si vous avez eu la chance d'observer cet oiseau en train de détruire un nid de guêpes, de frelons ou de bourdons, ou si vous avez repéré les traces d'un nid fraîchement déterré par ses soins lors d'une promenade, faites-le nous savoir !
Vos observations (date, lieu, photos) nous sont d'une grande utilité.
Quand la nature fait mieux que nous
Il existe un proverbe chinois bien connu : Pour lutter contre la faim, mieux vaut apprendre à pêcher que distribuer du poisson.
Ce proverbe millénaire, plein de bon sens, a infusé partout dans le monde, mais son interprétation n’a pas de limites. Voici celle que l’association Steinhart Terre d'Origines a faite sienne : pour lutter contre le Vespa velutina, mieux vaut protéger le biotope de la Pernis apivorus, son prédateur naturel. Autrement dit, laisser la nature faire le travail. Un travail quotidien, gratuit, silencieux et efficace, sans intervention permanente de l’Europe, de l’État, de la Région, du Département, des communautés de communes, des communes, des pompiers, des agents municipaux, des associations, des entreprises spécialisées ou des particuliers. Sans batteries de pièges bricolés, sans casseroles suspendues aux arbres, et surtout sans cocktails chimiques qui, en tuant le frelon, participent aussi à empoisonner son environnement.
Et pendant ce temps, on replante quelques haies. Le dix-millionième de celles qui ont été détruites. Le tout à grand renfort de communication bien trompetée, histoire de se donner bonne conscience. Dans le même mouvement, les vieilles haies disparaissent, les vieux arbres fruitiers sont arrachés, les arbres morts supprimés.Autant de véritables trésors de biodiversité qui mettent des décennies à exister… et quelques minutes à être détruits.
Cette vision court-termiste de notre société démontre à quel point nous nous sommes éloignés du support même de notre existence : la nature.
Pas un jour ne passe sans qu’une nouvelle “opération de lutte” ne soit annoncée sur Internet, avec ses équipes improvisées, ses plans d’attaque et ses mobilisations bruyantes. Beaucoup d’agitation, beaucoup de bonne volonté, peu de recul. Cette frénésie, souvent contreproductive et naïve, en dit long sur la société dans laquelle nous sommes entrés, une société qui croit pouvoir corriger chaque déséquilibre naturel à coups d’outils artificiels.
Soyons lucides, aucun moyen artificiel n’éloignera durablement le frelon asiatique de notre région.
Sa présence est une conséquence logique de la mondialisation, de l’intensification des échanges, de l’exploitation massive des énergies fossiles et du dérèglement climatique que nous avons contribué à accélérer. À mesure que nous subissons inondations répétées, canicules plus fréquentes et dérèglements saisonniers, nous découvrons que les conséquences ne s’arrêtent pas aux bulletins météo.
Le frelon asiatique n’est pas une anomalie, il est un symptôme, et d’autres suivront.
Pourtant, la nature est résiliante et elle nous offre une deuxième chance, encore faut-il cesser de l’entraver. Plutôt que de continuer à déforester, remembrer, faire disparaître les haies, rectifier les cours d’eau, bétonner toujours davantage et nous donner bonne conscience en plantant “la dix-millionième haie” un matin à grand renfort de communication, protégeons le biotope de la bondrée apivore au lieu de le détruire.
Frelon asiatique - Photo : P. Nagel
Les autres prédateurs naturels à la marge
D’autres prédateurs naturels du frelon asiatique existent :
La poule fermière (en liberté dans les prés) : Elle est particulièrement efficace pour protéger les ruchers.Son rôle est de gober les frelons lorsqu’ils sont en vol stationnaire devant les ruches. C'est une technique de protection directe très appréciée des apiculteurs.
La mésange charbonnière : Bien présente chez nous, elle agit principalement comme un “nettoyeur”. Bien qu'elle puisse chasser le frelon au printemps grâce à des acrobaties aériennes, son rôle majeur est de vider les nids des frelons morts et de manger les larves survivantes.
La pie-grièche écorcheur : Ce prédateur utilise une technique de guet. Elle repère le frelon depuis un perchoir ou en vol stationnaire, plonge pour le saisir, puis le rapporte à son nid pour l'empaler, d'où son nom d'écorcheur. Elle a été notre oiseau de l'année 2025 dans notre premier album “Le royaume du ciel”, elle trouve un cadre favorable dans le Steinhart, là ou dans toute l'Europe elle perd largement pied du fait de la disparition de son biotope et de son garde manger détruit par l'agriculture chimique...
Le guêpier d'Europe : Cet oiseau migrateur intervient durant le printemps et l'été. Sa stratégie consiste à fondre sur le frelon en plein vol pour le capturer avant de l'emporter dans son nid pour le consommer. Du fait du réchauffement climatique il remonte de plus en plus vers le nord et a déjà été aperçu chez nous. Et si on lançait un défi local ? Essayez de le photographier dans le Steinhart ! Si vous en apercevez un, partagez nous votre photo, cela aidera à valider s’il y en a, ou non, dans les villages de la région.
La poule fermière
La mésange charbonnière - Photo P. Nagel
Pie-grièche écorcheur - Photo P. Nagel
Le guêpier d'Europe
Bien que ces alliés soient précieux, ils ne sont pas assez nombreux pour contrôler seuls l'expansion du frelon asiatique. La dangerosité du frelon (venin, vie en colonie organisée) et sa vitesse de propagation restent des obstacles majeurs pour ces prédateurs naturels.
Il est inutile de chercher à le faire disparaître par des moyens humains, qu’ils soient chimiques ou autres. Le frelon est désormais installé et il restera présent. En revanche, si nous veillons à préserver ses prédateurs naturels (comme la bondrée, par exemple), ils contribueront à maintenir l’équilibre.
Pourquoi les corvidés épargnent la bondrée apivore ?
La raison pour laquelle les bondrées apivores sont moins souvent harcelées par les corvidés que les buses variables est principalement liée à leurs régimes alimentaires distincts et, par conséquent, à leurs comportements de chasse et aux types de menaces qu’elles représentent.
Les corvidés harcèlent fréquemment les buses variables en raison de la concurrence pour les mêmes ressources alimentaires et de la menace que ces rapaces représentent pour leurs nids, notamment les corbeaux et les corneilles, qui peuvent subir des pertes de couvées.
En revanche, la bondrée apivore se nourrit presque exclusivement d’insectes. Ce régime alimentaire très spécialisé ne constitue aucune concurrence directe pour les corvidés et ne représente pas de menace pour leurs nids. De plus, son comportement discret et ses déplacements plus aériens réduisent les points de contact avec ces oiseaux territoriaux.
Cette niche écologique spécifique confère à la bondrée apivore un avantage stratégique naturel, elle peut évoluer dans le paysage forestier sans attirer l’attention ni déclencher de conflits avec d’autres espèces. C’est un exemple parfait de la manière dont la spécialisation alimentaire peut influencer les interactions interspécifiques et la cohabitation au sein des écosystèmes.
Bondrée apivore - Photo : P. Nagel
Vers une gestion naturelle
En résumé, la lutte contre l'invasion du frelon à pattes jaunes en France ne repose pas sur une solution unique, mais sur un ensemble d'alliés naturels précieux.
De la bondrée apivore, véritable spécialiste du démantèlement de nids dans les arbres les plus opaques (très souvent les feuilles cachent les nids et ne sont visibles pour l'homme qu'à l'automne à la chute des feuilles), à la poule, protectrice tactique des ruchers, la nature déploie ses propres défenses. Les oiseaux migrateurs comme le guêpier d'Europe et la pie-grièche écorcheur, ou encore les opportunistes comme la mésange charbonnière, participent activement à cette régulation biologique.
Toutefois, malgré l'efficacité de ces prédateurs, leur nombre reste actuellement insuffisant pour stopper seuls une progression de 70 à 80 km par an du frelon asiatique sur le territoire français.
La protection de ces espèces et de leurs habitats est primordiale pour renforcer ce rempart naturel.
Favoriser la nature, c'est avant tout lui donner les moyens de se défendre elle-même.
Aux détracteurs de cette lutte biologique, seule stratégie réellement efficace à court, moyen et long terme, nous répondons simplement :
on ne corrige pas un déséquilibre naturel en luttant contre la nature, on le corrige en restaurant les équilibres.
La question n’est donc pas “comment éliminer le frelon ?” la vraie question est “sommes-nous prêts à protéger ce qui peut naturellement le réguler ?
“ON PROTÈGE CE QU'ON AIME, ET ON AIME CE QU'ON CONNAÎT”
— JACQUES COUSTEAU