Die Häschenschule : quand les lapins de Pâques allaient en classe… en Spìtzschrìft !

À l'approche de Pâques, un livre pas comme les autres a refait surface dans notre bibliothèque : Die Häschenschule (L'École des lapins).

Publié en Allemagne au début du XXe siècle, ce livre illustré enchante par ses images pleines de vie… et intrigue par son écriture, la Sütterlin, aussi appelée Spìtzschrìft. Une écriture que vos parents ou grands-parents ont peut-être apprise à l'école. Saurez-vous la déchiffrer ?

Couverture Die Häschenschule

Die Häschenschule extrait

Une histoire de lapins pour célébrer Pâques

Die Häschenschule littéralement “l'école des lapins” est un livre illustré allemand signé par le dessinateur Fritz Koch-Gotha et le poète Albert Sixtus. Publié par l’édition Alfred Hahn’s Verlag à Leipzig, il a connu un succès phénoménal (la couverture ci-dessus affiche la 58e édition, 229e au 232e millier d'exemplaires !).

L'histoire est mignonne : maman lapine prépare ses petits pour leur premier jour d'école. On les voit traverser prairies et sous-bois, sauter par-dessus les ruisseaux, s'installer sur leurs bancs en plein air sous l'œil sévère du maître, apprendre à reconnaître le renard, peindre des œufs de Pâques en couleurs… Une vraie journée d'école version lapins.

Les illustrations de Koch-Gotha sont d'un charme absolu : aquarellées, détaillées, drôles. Les silhouettes décoratives en vert qui accompagnent les poèmes ajoutent une élégance Art Nouveau tout à fait caractéristique de l'époque.

Ludwig Sütterlin, un graphiste au service de l'école prussienne

Ce qui frappe au premier coup d'œil dans Die Häschenschule, c'est l'écriture des poèmes. Pas de lettres latines rondes et familières, les textes sont rédigés en Sütterlin, ou Spìtzschrìft “écriture pointue”, cette graphie cursive allemande qui déroutait déjà nos arrière-grands-parents non germaniques.

L'écriture tient son nom de son inventeur, Ludwig Sütterlin, né le 23 juillet 1865 à Lahr (Allemagne) et décédé le 20 novembre 1917 à Berlin. D'abord connu comme graphiste, il reçut en 1911 une commande du ministère de la Culture de Prusse : développer une nouvelle écriture adaptée à l'enseignement scolaire. Son travail fut adopté dès 1913 par la Prusse, puis progressivement par le reste de l'Allemagne, et enseigné dans toutes les écoles jusqu'en 1941.

Cette écriture s'inscrit dans une longue tradition allemande de fidélité à la Fraktur (le gothique), alors que le reste de l'Europe occidentale avait depuis longtemps adopté la minuscule caroline. L'Allemagne faisait figure d'exception (fièrement revendiquée par les milieux nationalistes qui, en 1911, bloquèrent au Reichstag une pétition en faveur de l'adoption de la minuscule latine).

Echantillon de Schwabacher telle qu’elle se présentait au XVIe siècle

Une fin paradoxale sous le IIIe Reich d’Hitler

L'histoire de la Spìtzschrìft réserve une ironie cruelle, on aurait pu penser que les nazis, nationalistes extrêmes, auraient défendu bec et ongles cette écriture typiquement allemande. C'est exactement l'inverse qui se produisit.

La Deutsche Schrift. Modèle provenant d’un manuel scolaire du Reichsland

La Deutsche Schrift.

En janvier 1941, Hitler lui-même mit fin à son usage.

Le récit de cette décision selon Bormann : “Il est faux de considérer comme allemande l’écriture dite gothique. En réalité, l’écriture prétendue gothique est constituée de caractères juifs de Schwabach. De même qu’ils ont pris possession des journaux, les juifs établis en Allemagne ont mis la main sur des imprimeries au moment de l’introduction de cette invention. C’est par ce biais que fut largement répandu l’usage des caractères de Schwabach. Ce jour, le Führer, au cours d’un entretien avec le Reichsleiter Amann et M. Adolf Müller, imprimeur, a décidé que désormais l’écriture de type Antiqua serait désignée du terme de Normalschrift (écriture standard). Progressivement, toutes les productions imprimées doivent passer à cette écriture standard. Dès que les manuels scolaires le permettront, les écoles communales et autres n’enseigneront plus que cette écriture.”

L’emploi des caractères “juifs” de Schwabach par l’administration cessera désormais. Les documents de nomination de fonctionnaires, les panneaux indicateurs, etc. seront réalisés en écriture standard. Sur décision du Führer, le Reichsleiter Amann fera passer à l’écriture standard les journaux et périodiques possédant déjà un lectorat à l’étranger ou destinés à en acquérir. Le 13 janvier 1941, cette décision fut transmise à l’administration du Reich avec une justification différente : l’utilisation de l’écriture faussement appelée gothique nuit aux intérêts du Reich à l’intérieur comme à l’extérieur, car les étrangers qui maîtrisent l’allemand ne savent le plus souvent pas le lire.

C’était ubuesque : les caractères gothiques seraient en réalité des “caractères juifs de Schwabach”, et leur usage nuirait aux intérêts du Reich à l'étranger. Les historiens s'accordent à dire que ces justifications étaient sans fondement. La Schwabacher dérivait en réalité de la gothique bâtarde de la chancellerie de Maximilien de Habsbourg.

Les vraies raisons ? Sans doute un mélange d'antisémitisme instrumentalisé.

Après la Seconde Guerre mondiale, la Sütterlin fut brièvement réintroduite dans les écoles allemandes, avant de disparaître définitivement. Aujourd'hui, seules les générations les plus âgées et les archivistes savent encore l'écrire.

Source : Pierre Jacob

Sutterlin manuscrit

Gothique d’impression

Défi pour nos lecteurs : saurez-vous déchiffrer ?

Les poèmes de Die Häschenschule sont entièrement rédigés en Sütterlin manuscrite.

Voici le début du premier poème page 1 du livre (celui où maman lapine prépare ses petits pour l'école) :

“Kinder”, spricht die Mutter Hase, “Putzt euch noch einmal die Nase mit dem Kohlblatt-Taschentuch ! Nehmt nun Tafel, Stift und Buch ! Tunkt auch eure Schwämmchen ein! Sind denn eure Pfötschen rein ?” “Ja !” — “Nun marsch, zur Schule gehn !” “Mütterchen, auf Wiedersehn !”

Qui parmi vous est capable de lire directement la Spìtzschrìft du livre sans regarder la transcription ?
Dites-le nous en commentaire !

Et si vous avez des souvenirs familiaux liés à cette écriture (une grand-mère qui vous écrivait en Spitzschrift, un vieux cahier ou des cartes postales découvertes au grenier…) nous serons peut-être en mesure de vous apporter notre aide.

Pourquoi ce livre à Pâques ?

La réponse est dans le livre lui-même, la journée d'école des petits lapins se termine par un cours de peinture d'œufs de Pâques !

Le maître demande qui connaît les plantes, distribue les pinceaux, et chaque lapereau colorie son œuf de la plus belle des couleurs. Inutile de chercher un lien plus explicite avec la fête de Pâques Die Häschenschule est littéralement le livre de Pâques par excellence en Allemagne, au même titre que certains albums de Beatrix Potter (écrivaine, illustratrice et naturaliste britannique) en Angleterre.

 
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