Marcel Adam : le dernier adieu en France d'un barde du Steinhart

Le 13 septembre dernier, à Grosbliederstroff, il y avait quelque chose de particulier dans l'air. Pas seulement la musique, pas seulement les retrouvailles, mais quelque chose de plus lourd, de plus doux aussi. Marcel Adam montait sur scène en France pour la dernière fois. 45 ans de chansons en francique rhénan (notre Platt), en allemand, en français. 45 ans à traverser les frontières avec les mots, à raconter notre région quand personne d'autre ne le faisait, à maintenir vivante une langue que l'école avait tenté d'enterrer.

Ce soir-là, c'était à Grosbliederstroff, le village où il a grandi, le retour au foyer pour tirer une dernière fois le rideau.

S'Karoline von Sarreguemines, bien plus qu'une chanson

Si vous connaissez Marcel Adam, vous connaissez S'Karoline von Sarreguemines (saargemìnn). Si vous ne la connaissez pas, vous avez manqué quelque chose d'essentiel.
Cette chanson, devenue l'hymne de son répertoire, raconte l'histoire d'une femme de chez nous, une Hèèd, une bohémienne, internée dans les camps de concentration de Buchenwald et Theresienstadt et revenue vivante, malgré tout.

Ce n'est pas une chanson de variétés, c'est une page d'histoire, celle de notre région pendant les périodes troubles du XXe siècle, celle des femmes et des hommes de notre terroir qui ont subi ce que l'on n'ose encore pas toujours nommer clairement.

Autour de Karoline, tout un cycle de chansons qui dessinent un portrait intime et précis de notre monde d'avant et d'aujourd'hui :

  • Le Hambach d'après-guerre, où Marcel a grandi, où il n'y avait pas encore l'eau courante. Le puits de la maison, lieu de vie, de rencontre et de convivialité, mais aussi le réfrigérateur naturel : une corde, des paquets d'aliments, l'eau fraîche du fond du puit qui conservait ce que la saison ne gâtait pas encore. Une époque de débrouillardise et de solidarité que les générations suivantes n'ont pas connue.

  • L'Oschderhaas, le lapin de Pâques, qui revient chaque printemps dans ses textes comme une madeleine.

  • Grosbliederstroff ensuite, où Marcel grandira dans une certaine insouciance.

Il y a une histoire dans la vie de Marcel Adam que peu de gens connaissent... Lui ne l'a jamais oubliée. Alors qu'il commençait, comme tous ses copains, à s'approcher des filles en allant à la messe du dimanche, sa famille trouva un jour sous le pas de la porte, une lettre. La phrase à l'intérieur était courte mais terrible "Laissez notre fille tranquille, nous ne voulons pas de bâtard à la maison." La maman de Marcel avait travaillé à Paris, elle était revenue à Hambach enceinte de lui. Seule. Dans la France rurale de l'après-guerre, une femme seule avec un enfant sans père “n’étais pas bien vu” (pour rester correct).

Marcel portait cette phrase comme une cicatrice... Elle a alimenté ses textes, sa tendresse pour les marginaux, sa façon de raconter les gens que la société met de côté, ceux que la vie n'avait pas mis dans le couloir de la normalité en ont payé le prix, parfois jusqu'à leur mort.

Un parcours de formation hors du commun

Derrière le chanteur, il y a un homme formé par des chemins peu ordinaires. Notre-Dame des Trois-Épis à Ammerschwihr, dans le Haut-Rhin.

Ce collège chrétien, historiquement confié aux pères rédemptoristes, accueillait dans ses murs et en pleine nature, sous un statut confessionnel rendu possible par le régime concordataire d'Alsace-Moselle, des enfants de familles catholiques de la région. Fermé dans les années 1980, il reste aujourd'hui un lieu de pèlerinage. C'est là que Marcel s'est initié sérieusement au chant et à la guitare et qu'une vocation a commencé à prendre forme.

Viendra ensuite un internat à Fribourg, puis un passage au séminaire de Saverne, qu'il quittera pour se consacrer à sa vraie vocation : les textes et la scène.

 

En France, la désaffection. En Allemagne, la fidélité.

Marcel Adam l'a observé comme nous la désaffection progressive de nos concitoyens pour la culture locale, pour le Platt, pour tout ce qui faisait la singularité de ce territoire.

Alors il a traversé la Sarre.

Et là, ses fans ne l'ont jamais lâché. La fidélité du public sarrois (germanophone, plattophone…) a permis à Marcel Adam de continuer à faire ce qu'il savait faire, raconter en musique ce que nous sommes.

Avec son fils Yann-Loup, ils ont formé un duo de choc. Le père et le fils, entremêlant musiques nostalgiques du passé et reprises des plus beaux chansonniers français réinterprétés parfois en allemand, parfois en Platt. Les plus belles chansons françaises et quelques chansons allemandes, toutes passées à ses cordes, toutes transformées en quelque chose qui ressemble à notre pays. Du lässt dich geh'n (Tu te laisses aller d'Aznavour) interprétée avec une justesse particulièrement saisissante.

 

Ses derniers concerts

Si Grosbliederstroff était le dernier adieu Français intime, celui du village, de la mémoire, du retour aux sources, les concerts qui suivent en Sarre et en Rhénanie-Palatinat seront d'une autre nature, moins intimistes, plus musicaux et les voici :

  • Samedi 17 octobre : Waldfischbach-Burgalben, Bürgerhaus Schuhfabrik

  • Samedi 21 novembre : Lorsch, Theater Sapperlot

  • Vendredi 18, Samedi 19 et Dimanche 20 décembre : Sarrebruck, Bel Etage Spielbank

  • Mardi 29 décembre : Speyer, Stadthalle Speyer (reporté, vérifiez les informations auprès des organisateurs)

Pour les billets et les détails de chaque date, rendez-vous sur le site de Marcel Adam ou auprès des salles concernées.

Merci Marcel

Il y a des artistes qui font de la chanson. Et il y a des artistes qui font de la mémoire.

Marcel Adam appartient à la deuxième catégorie. 45 ans à porter notre langue sur scène, 45 ans à rappeler, en francique rhénan, en allemand, en français, que nous existons.
Que notre culture n'est pas morte. Qu'elle mérite d'être chantée.

Le rideau tombe côté France. Il reste encore quelques soirées de l'autre côté de la Sarre. Profitez-en.

Merci, Marcel. Schwätze wie ùns de Schnawwel gewackst isch, tu l'as fait pendant 45 ans.


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