Et si on arrêtait de faire semblant d'enseigner nos langues ? Rentrée 2026

C'est la rentrée. Les cartables sont chargés, les tableaux sont propres, les cahiers sentent le neuf, et quelque part dans le Steinhart, des enfants vont s'asseoir pour une nouvelle année scolaire, sans qu'on leur dise, une seule fois, d'où ils viennent vraiment. Nous avons décidé de parler de ce sujet.

Après avoir débusqué dans le Steinhart une molaire de mammouth, pour laquelle nous avons mis en place une cagnotte à des fins d'analyse et de datation, nous nous attaquons maintenant à un autre mammouth. Celui que l'ancien ministre de l'Éducation nationale du siècle dernier voulait dégraisser. Malheur lui en a pris. (Pour ceux qui auraient oublié ou n’auraient pas la référence : en 1997, Claude Allègre, ministre de l'Éducation nationale sous Jospin, avait déclaré vouloir "dégraisser le mammouth". Il quitta le gouvernement trois ans plus tard, sans avoir réussi à faire maigrir la bête d'un gramme. Le mammouth, lui, est toujours là).

Nous ne nous en prendrons pas à l'institution scolaire dans son ensemble.
Pas à ses enseignants, qui font un travail difficile avec des moyens réduits et une reconnaissance insuffisante.
Pas à ses programmes, qui ont leur logique nationale, même si cette logique ignore souvent les réalités locales.

Ce que nous allons faire, au contraire, c'est expliquer, au fil des mois, qu'il est temps de tenir compte des spécificités régionales. Associer les individus que nous sommes à l'éducation officielle leur permettra la découverte de notre culture régionale, de notre langue maternelle qui n'est pas systématiquement le français, et en fera des citoyens plus responsables, bardés d'une connaissance suffisante de leur appartenance à un groupe d'individus ayant une histoire commune, connue et respectée.

Ce que nous voulons faire, c'est poser une question simple : dans une région comme le Steinhart, accolée à l'Allemagne, héritière du francique, dont les principaux employeurs créateurs de richesse sont germanophones, que fait-on pour que les enfants connaissent ce qu'ils sont ?

La réponse, à ce jour, est insuffisante. Et les chiffres nationaux le confirment.

 

L'effondrement silencieux de l'allemand en France

Les chiffres sont là... et ils ne mentent pas.

En 1994, plus de 600 000 élèves apprenaient l'allemand comme première langue vivante en France.

En 2021, ce chiffre était tombé à environ 150 000.
Le pourcentage d'élèves du premier degré bénéficiant d'un enseignement en allemand est passé de 18,6% en 2001 à 2% en 2022.

En 2024, seulement 13% des élèves du second degré apprenaient l'allemand, un chiffre en baisse depuis 2020. Et pour couronner le tout, en 2024, près de 54% des postes d'enseignement d'allemand ont été non pourvus.

Sans action corrective, l'enseignement de l'allemand va baisser mécaniquement d'environ 30 000 élèves par an, soit une disparition programmée d'une langue pourtant essentielle.

Une mission parlementaire franco-allemande a été lancée pour "identifier les freins à la relance de l'apprentissage" de l'allemand.
Une commission de plus. Un rapport de plus. Pendant ce temps, les classes ferment.

Voilà le contexte national. Maintenant, parlons de nous.

 

Ce qui se passe dans le Steinhart, des signaux encourageants

Contrairement au mouvement général, quelques communes de notre territoire résistent, et même avancent.

À Alsting, une classe spécifique avec enseignement approfondi de l'allemand existe depuis plusieurs années. C'est une initiative locale, portée par des élus et des parents qui ont compris avant tout le monde ce que la géographie leur dictait.

Bousbach, Spicheren et Théding, sont entrés avec leur écoles élémentaires (E.E.PU) dans le dispositif d'enseignement approfondi de l'allemand (DEAA) depuis quelques temps, avec 6 à 9 heures d'allemand par semaine.

À Rouhling, cette même démarche vient d'être mise en place pour la rentrée (DEAA). Une commune de plus qui choisit de ne pas attendre que Paris décide de ce qui est bon pour des enfants mosellans frontaliers.

Ce n'est pas un hasard, c'est une prise de conscience. Et elle mérite d'être nommée, encouragée, étendue.
Des outils existent, ils sont simplement trop peu utilisés et trop peu connus.

Article du RL

Article du RL

La Schultüte

Un détail qui dit beaucoup, dans les familles d'origine germanique de notre région, la rentrée a longtemps été marquée par la Schultüte (ce grand cornet en carton rempli de friandises et de cadeaux offert aux enfants le premier jour d'école). Une tradition venue d'Allemagne, pratiquée ici depuis des générations, souvent sans que les enfants sachent pourquoi ni d'où ça vient.

C'est exactement ça, le problème. Nous héritons de gestes, de mots, d'accents, de tournures de phrases, de calvaires inscrits en francique, sans savoir pourquoi. Sans qu'on nous l'ait expliqué.

La Schultüte sans le Platt, c’est le geste sans la langue, la forme sans le fond…

Les points clés du rapport parlementaire de juillet 2026

La chute du nombre d'élèves : L'allemand est très largement devancé par l'anglais et subit une baisse continue (ex: fermeture de classes bilangues lors de précédentes réformes).

Une crise des vocations : Moins d'élèves choisissent l'allemand = moins d'étudiants en faculté de germanistique = moins de candidats au concours de professeur. En 15 ans, la France a perdu 37% de ses professeurs d'allemand.

L'isolement des professeurs : Les professeurs d'allemand se retrouvent souvent à compléter leur service dans 2 ou 3 établissements différents pour accumuler leurs heures.

Une charge de travail invisible : Entretenir la discipline repose sur l'organisation d'échanges, de partenariats ou de sorties scolaires. Ces missions se font souvent bénévolement, sans décharge horaire ni compensation.

L'offre linguistique est très inégale selon les régions :

  • L'allemand se maintient un peu mieux dans les académies frontalières de l'Est.

  • Dans le reste du territoire, l'offre s'effondre et devient très fragmentée, ce qui empêche parfois les élèves de poursuivre la langue du collège au lycée.

Méthodes jugées parfois trop rigides : Le rapport préconise une pédagogie axée davantage sur la pratique orale et l'indulgence face aux fautes pour débloquer les élèves, au lieu d'une correction trop punitive.

Manque de soutien local : Malgré les beaux discours et traités politiques (Traité d'Aix-la-Chapelle de 2019, stratégie franco-allemande de 2022), la survie d'une classe dépend souvent de la bonne volonté locale (directions d'établissement et académies), sans directives nationales fermes ni moyens dédiés.

Ce que recommandent les rapporteurs pour sauver la discipline :

  1. Créer des décharges horaires pour les professeurs qui s'investissent dans les projets et sections franco-allemandes.

  2. Développer la bivalence (pouvoir enseigner l'allemand + une autre matière, comme l'histoire ou la musique) pour garantir un poste complet dans un seul établissement (un point qui fait toutefois débat chez les syndicats enseignants).

  3. Multiplier l'usage de supports modernes (médias bilingues, partenariats avec ARTE…).

Le rapport parlementaire des députés Frédéric Petit et Brigitte Klinkert dresse un constat d'échec de l'enseignement de l'allemand en France, marqué par une chute continue du nombre d'élèves et une rupture d'égalité territoriale. Cette situation s'explique notamment par une crise critique du recrutement des enseignants et une gouvernance décentralisée qui pénalise les classes à faible effectif au détriment des opportunités économiques et géopolitiques des jeunes.

 

La culture avant la langue

Voici ce que nous pensons, et que nous allons défendre au fil des mois.

On ne peut pas enseigner correctement l'allemand à des enfants du Steinhart si on commence par nier ce qu'ils sont. Ce n'est pas de la sentimentalité, c'est de la pédagogie de base.

Un enfant qui sait que le mot "guerre" vient du francique rhénan parlé par ses ancêtres comprend autrement l'allemand quand il l'apprend.Un enfant qui entend que son nom de famille, le nom de son village, le nom du ruisseau au bas de son jardin ont une signification, et viennent d'une langue que ses grands-parents parlaient encore, cet enfant a une raison d'apprendre. Une raison intérieure, pas une obligation extérieure.

Comme l'a très justement dit Bernard Cerquiglini (linguiste français) dans le reportage de Moselle TV sur le Steinhart, les idiomes pratiqués dans les régions de France ne sont pas des barrières, ce sont des ponts.

Notre francique mosellan, le Platt, est le pont naturel vers l'allemand. Pas un obstacle ni un patois honteux à cacher.

En 1994, plus de 600 000 élèves apprenaient l'allemand comme première langue vivante. En 2021, ce chiffre est tombé à environ 150 000. Sur cette même période, on a systématiquement découragé la pratique des dialectes régionaux. Coïncidence ? Nous ne le pensons pas.

Le chemin est simple, même s'il est exigeant : Platt puis Allemand puis Anglais. Pas dans l'autre sens, pas en sautant les étapes, pas en faisant semblant que l'identité culturelle n'a aucun lien avec la motivation à apprendre une langue. Un enfant du Steinhart qui assume ses racines franciques, qui entend le Platt valorisé à l'école et à la maison, qui comprend que sa façon de parler français et son accent est une richesse et non une honte, cet enfant aura envie d'apprendre l'allemand dès le primaire. Et l'anglais viendra ensuite naturellement, avec un socle très solide.

Un enfant à qui on dit que son accent est bizarre et que son grand-père parle un patois, cet enfant choisira l'espagnol ou restera à l'anglais commercial. Et on aura perdu une génération de plus.

‍Ce que nous demandons pour commencer

Nous ne demandons pas de révolution, nous demandons du bon sens.

Que les écoles primaires du Steinhart fassent une place à notre culture francique, son histoire, ses traces dans le paysage, ses noms de lieux, ses calvaires, ses traditions. Pas une matière à part mais une transversalité. Une façon d'enseigner l'histoire locale avant l'histoire nationale.

Que l'exemple d'Alsting et de Rouhling se répande. Ces communes ont montré qu'on peut agir localement. Les autres communes du Steinhart peuvent faire de même.

Que les panneaux bilingues que nous réclamons, le nom des villages en Platt sous les panneaux d’entrée et sortie de village, soient aussi un outil pédagogique. Un enfant qui lit “Alsting, Alschdìnge" tous les matins en allant à l'école apprend quelque chose. Sans cours, sans effort, juste par présence.

Que l'on arrête l'amalgame entre francique et allemand nazi. 83 ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, il est temps de séparer une langue millénaire d'un régime qui a duré douze ans. Le francique rhénan précède le Reich de vingt siècles. Ce n'est pas la même chose.

Abibac en Moselle, une filière d'excellence qui se vide
La parole est à vous

Nous ouvrons ce débat aujourd'hui, premier jour de rentrée et nous le poursuivrons au fil des mois.

Êtes-vous parent d'élève dans le Steinhart ? Enseignant ? Élu local ? Plattophone qui a appris l'allemand facilement car les deux langues partagent la même souche ?

Ou au contraire, avez-vous souffert de honte linguistique à l'école ? Avez-vous renoncé à l'allemand faute de trouver un sens à son apprentissage ?

En Moselle, 4 lycées proposent la filière Abibac : Saint-Avold, Sarreguemines, Thionville et Metz. Avec une moyenne de 25 élèves par classe, le département forme ainsi une centaine d'Abibacheliers chaque année. Tous trouvent facilement du travail et occupent des postes souvent très prestigieux, sur notre territoire comme partout en Europe. Mais, là encore, le nombre d'étudiants décroît d'année en année.

Pourquoi ces formations à forte valeur ajoutée perdent-elles peu à peu de leur attractivité ?


Partagez vos témoignages en commentaires. Ce sont eux qui feront avancer le débat, pas les commissions théodules.



Ja, mìr schwätze widder wie ùns de Schnawwel gewackst isch.

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Le Steinhart retrouve sa voix : "J'en ai eu marre de taire mes origines"