Patrimoine en Moselle : pourquoi il faut sauver les croix et calvaires du Steinhart
Dans chaque village du Steinhart, au détour d'un chemin, au coin d'une rue, à l'entrée d'un village, ils sont là. Discrets, parfois couverts de mousse et souvent oubliés. Une croix en grès rose. Un calvaire sculpté dont les traits s'effacent lentement sous les intempéries. Un Christ en fonte rouillée sur un socle que personne ne regarde plus vraiment.
Ces monuments sont pourtant bien plus que des décorations de bord de route. Ce sont des témoins de notre histoire, de nos deuils, de nos peurs et de notre foi. Et ils disparaissent, lentement, faute de mémoire et d'attention.
C'est pourquoi l'association Steinhart Terre d'Origines s'est lancée dans leur recensement systématique, et nous avons besoin de vous pour le compléter.
Croix à Diebling
Depuis quand dresse-t-on des croix et des calvaires ?
La tradition des croix et calvaires de bord de chemin remonte au Moyen Âge en Europe occidentale, mais elle s'est particulièrement développée aux XVIIe et XVIIIe siècles dans nos régions de l'Est, portée par la Contre-Réforme catholique et le renouveau de la dévotion populaire.
Dans le Steinhart et en Moselle-Est, ces monuments ont traversé des siècles d'histoire tourmentée. Guerre de Trente Ans, épidémies, famines, annexions successives entre la France et l'Allemagne… chaque épreuve a souvent laissé une croix plantée dans le sol, comme un acte de foi autant que de mémoire.
Il faut aussi comprendre le rôle que jouaient ces monuments dans la vie quotidienne des villages d'autrefois. Ils marquaient les limites des territoires, jalonnaient les chemins des processions religieuses, signalaient un lieu de mort violente, un vœu exaucé, un danger passé. Certains ont été érigés à la suite d'un accident, d'une noyade, d'une guerre. D'autres sont des ex-voto, offrandes en pierre pour remercier Dieu ou la Vierge d'une guérison, d'un retour sain et sauf du front.
On parle de calvaire quand les statues de Jean et de Marie se tiennent de part et d'autre du Christ. Dans tous les autres cas, il s'agit d'une croix.
Croix ou calvaire ? L'évolution des styles au fil des siècles
Dans notre région, ces monuments sont pratiquement toujours en grès.
Leur style a évolué avec les siècles :
Au XVIIIe siècle, les formes sont encore sobres : simples colonnes cylindriques surmontées d'une croix en bas-relief, ou croix hautes et étroites sur un socle bas, avec le crucifié en demi-relief.
Au XIXe siècle, le style s'affirme : socle large et haut richement sculpté, corps renflé pour faciliter les inscriptions, Christ en haut-relief. Les calvaires comportent alors souvent des statues, des prières gravées, des ex-voto, les instruments de la Passion ou d'autres figures stylisées.
Les croix et Christ en fonte ou en bronze sont plus récents, produits de la révolution industrielle, plus accessibles financièrement, ils ont permis à des villages plus modestes de se doter de monuments à partir de la fin du XIXe siècle.
Calvaire Etzling
Croix à Rouhling
Une région de foi profonde, et de foi éprouvée
Si le Steinhart, comme l'Alsace et la Moselle, comptent encore aujourd'hui une densité exceptionnelle de croix, de calvaires, mais aussi de grottes de Lourdes reproduites dans les jardins et les chapelles, cela ne doit rien au hasard.
Cette terre a connu quatre guerres majeures entre 1870 et 1945. Annexion par la Prusse, Grande Guerre, nazisme, Libération… chaque génération a vécu le deuil, l'exil forcé, la persécution. La foi catholique a souvent été le seul fil conducteur dans ces décennies de chaos. Les processions, les vœux, les monuments religieux étaient autant de façons de tenir debout quand tout s'effondrait.
La dévotion à la Vierge de Lourdes, apparue en 1858 à Bernadette Soubirous, a connu dans notre région une résonance particulièrement forte, portée par des populations qui avaient tout perdu et cherchaient un espoir tangible. C'est cette même ferveur qui a dressé, génération après génération, ces croix de grès au carrefour des chemins.
Aujourd'hui, ces monuments sont les derniers témoins visibles de cette histoire intime et collective. Quand ils tombent ou disparaissent, c'est une mémoire entière qui part avec eux.
Le recensement du Steinhart : un travail de mémoire en cours
Depuis sa création, l'association Steinhart Terre d'Origines s'est engagée dans le recensement des croix et calvaires présents sur notre territoire. Ce travail, patient et méthodique, a déjà permis de documenter des monuments dans tous les villages de la région.
Pour chaque village, vous trouverez sur notre site la localisation des monuments recensés, des photographies et, quand nous avons pu les retrouver, l'histoire de leur création.
Si certains calvaires pouvaient parler, ils nous raconteraient d'étonnantes histoires. Voici ce que nous dirait celui qui se trouve à Bousbach, au bord du Holzweg (aujourd'hui rue de la Forêt). Pourtant, on y lit seulement : « Érigé à la gloire de Dieu par Metzinger Pierre et son épouse Anne Zimmer ».
Revenons en arrière, aux années 1830-1840. Bousbach était alors dans l'arrondissement de Sarreguemines, Forbach n'étant encore que chef-lieu de canton. Monsieur le Sous-préfet (disons plutôt Madame) cherchait une bonne. Une certaine Marie Metzinger, de Bousbach, lui fut recommandée : une femme bien à tous les points de vue, veuve de Jean Theisentz et encore relativement jeune (trente et quelques années). Elle fut engagée et donna entière satisfaction à la maîtresse de maison. Mais son physique devait également être avantageux, car elle fut aussi « bonne à tout faire ». La suite logique se devine et ne se fait pas attendre : elle tomba enceinte. On lui fit comprendre qu'on ne pouvait pas la garder. Elle mit au monde un garçon : Pierre naquit le 24 juillet 1837 à Bousbach.
C'était dans ces années d'après la Restauration en France, une époque ayant connu une énergique reprise en main des mœurs qui s'étaient relâchées au XVIIIᵉ siècle. Interdictions et strictes réglementations allaient mener à l'obscurantisme sexuel parmi le peuple. Imaginons les conséquences que devait avoir une naissance illégitime pour une fille-mère en ces temps-là. La pauvre fut déconsidérée, humiliée, couverte d'opprobre.
Mais la maman du petit Pierre éleva dignement et courageusement son enfant, cultivant ses lopins de terre pour vivre et travaillant également comme journalière chez des cultivateurs. Le garçon devint un solide jeune homme qui dut se présenter au conseil de révision. Selon la loi de ce temps-là, les conscrits tiraient soit un bon numéro qui les exemptait du service militaire, soit un mauvais qui les obligeait à servir pendant sept ans dans les armées de Napoléon III… Pierre Metzinger n'eut pas de chance : il tira un mauvais numéro.
L'Italie n'était pas encore unifiée. Au centre se trouvaient les États Pontificaux (donc le Pape) et au nord, la Lombardie. La Vénétie appartenait aux Autrichiens, auxquels il fallait faire la guerre pour les en chasser. D'autre part, la France tenait à ravir la Savoie, province pour l'heure italienne, mais ayant déjà appartenu à la France. Il fallait donc aider les Italiens pour qu'elle puisse revenir à la France.
Voici donc notre homme dans les armées que Napoléon III menait en 1859 dans cette Italie du Nord pour se battre contre celles des Autrichiens. Elles s’affrontèrent dans deux grandes et sanglantes batailles qui furent deux victoires françaises. L'entrain, l'allant et l'initiative du soldat français y contribuèrent. La première fut celle de Magenta, le 4 juin, devant Milan, la grande capitale de la Lombardie qui reçut les Français avec enthousiasme. La deuxième eut lieu le 24 juin à Solférino, quelque 130 km plus loin, près du lac de Garde. Le soldat Pierre Metzinger était des deux combats. Mais s'il s'en était bien tiré à Magenta, Solférino, par contre, faillit lui coûter la vie.
Pierre Metzinger y combattait d'abord en formation bien groupée, encadré et commandé. Mais à la suite de mouvements d'unités et de bousculades, cela devint une mêlée autour de lui, un combat d'homme à homme… Arriva un moment où il fut séparé de ses camarades, isolé et seul face à deux uhlans autrichiens montés haut sur leurs chevaux, sabre au poing. Une fraction de seconde lui permit de voir le brillant acier d'un sabre levé au-dessus de sa tête pour lui asséner un coup. Instinctivement, il baissa la tête et la rentra dans les épaules. Heureusement ! Ce geste instinctif lui sauva la vie. Ainsi, le sabre, au lieu de lui trancher la gorge, lui entailla le menton, dont l'os fit ricocher le coup sur le haut de la poitrine. Le solide drap de la vareuse et le cuir des larges bretelles l'y reçurent sans trop de mal. Mais sans la rencontre du menton brusquement baissé, la lame aurait atteint la gorge et coupé les carotides. Le coup aurait été mortel.
Sous le choc, le soldat Metzinger tomba au sol. Le sang jaillit. Il entendit alors le même Autrichien dire : « Ich gib ihm noch einen Stoss » (Je lui donne encore un coup). Ce à quoi l'autre répliqua : « Lass den, der hat sein Sach » (Laisse celui-ci, il a son compte), car il devait croire que c'était de la gorge qu'il perdait son sang. Le soldat Metzinger comprenant l'allemand, il fit donc le mort et les deux Autrichiens disparurent.
Le calme revenu autour de lui, il alla à quatre pattes jusqu'à la maison la plus proche. Les habitants l'avaient quittée, ayant fui la bataille. Il se cacha sous un lit. Les propriétaires, revenus le lendemain, le secoururent. Mais entre-temps, il lui “était poussé une barbe de sang coagulé allant du menton jusqu'au creux de l'estomac”, selon sa propre expression.
Blessé “gueule cassée”, il fut démobilisé et renvoyé chez lui avec une rente de guerre qui lui sera versée régulièrement jusqu'en 1914. Elle ne pouvait pas lui être versée pendant la guerre, mais les arrérages lui furent versés en Louis d'or après celle-ci par les services financiers de Nancy.
Pour cacher autant que faire se peut la grande cicatrice du menton, il y fit pousser une barbe, certes bien maigre et hirsute, composée de petites mèches de poils poussant sur la peau originelle autour de la cicatrice. En 1871, il opta bien entendu pour la France et devait donc être expulsé. Mais sa femme étant en couches, l'expulsion fut remise à plus tard… et oubliée par la suite. Ainsi a-t-il pu rester au village.
Pierre Metzinger épousa Anne Zimmer, comme on peut le lire sur le calvaire. De cette union naquirent 13 enfants. Six garçons, dont trois restèrent au village et y firent souche… Grâce à la naissance de ce petit Pierre et grâce à la chance du combattant de Solférino dans l'adversité, le nom de famille Metzinger a pu se maintenir et se répandre au village, dans la région et aussi sous d'autres cieux de notre belle France (ses descendants ont essaimé dans la région nancéienne, strasbourgeoise, à Paris, en Bretagne, en Savoie…). Il était à l'origine et l'ancêtre d'une famille nombreuse et estimée.
Il vécut jusqu'en 1925, encore 66 ans après Solférino, atteignant l’âge de 88 ans. À son enterrement, un détachement militaire avec officier était présent. Il avait fait ériger le calvaire du Holzweg en reconnaissance au Ciel pour avoir eu la vie sauve à Solférino.
Le Genevois Henry Dunant et un groupe de médecins suisses étaient sur les lieux le soir de la bataille de Solférino. Ils étaient horrifiés en voyant le grand nombre de blessés qui gémissaient et mouraient faute de secours. Dans cette désolation, Henry Dunant eut l’idée et la ferme intention de créer une organisation internationale pour porter secours aux blessés de guerre. Ainsi, la Croix-Rouge a-t-elle été conçue ici, à Solférino, le soir de la bataille du 24 juin 1859. Et après quatre années d'une gestation laborieuse, elle est née à Genève en 1863 avec la signature de sa convention par les délégations nationales. En 1986, elle prit pour dénomination « Mouvement International de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge ». Henry Dunant fut Prix Nobel de la Paix en 1901.
Cette histoire d'un combattant des guerres de Napoléon III en Italie avait été recueillie par
Louis Breit ancien instituteur a Bousbach, auprès des petits-enfants de celui-ci, voila déjà bien des années.
II nous la rapporte en se contentant de la mettre dans son contexte historique
Croix avant rénovation
Croix après rénovation
La gravure du calvaire a été financé par une petite fille de Pierre Metzinger.
Le déplacement, la création de l’assise et la restauration de la croix par la mairie.
Vous connaissez une croix oubliée ? Aidez-nous.
Malgré notre volonté d'exhaustivité, il est certain que des monuments nous ont échappé.
Une croix enfouie dans un champ, un calvaire oublié à l'orée d'un bois, un monument sans inscription dont personne ne se souvient plus pourquoi il a été érigé.
Vous pouvez nous aider de trois façons :
Signalez un monument non recensé : son adresse précise, une photo, et si vous la connaissez, l'histoire de sa création (accident, vœu, commémoration…).
Partagez vos souvenirs familiaux : votre grand-mère vous a peut-être raconté pourquoi ce calvaire a été planté à l'entrée du village. Ces histoires orales sont souvent les seules sources que nous ayons.
Photographiez et géolocalisez : une simple photo avec votre smartphone, partagée avec nous, suffit à enrichir considérablement le recensement.
Chaque contribution aide à préserver une mémoire qui ne peut pas se reconstituer une fois perdue.
Ces croix de grès ont traversé des guerres, des tempêtes et des siècles d'oubli.
Elles méritent au moins qu'on sache qu'elles existent.