Saviez-vous que la salamandre tachetée ne sait pas nager… et les traces de tracteurs sauvent ses petits !

Tout le monde les fustige. Les randonneurs s'y enfoncent jusqu'à la cheville ; les vététistes les contournent ; les exploitants forestiers les voient comme des entraves à la bonne circulation ; l'ONF demande qu'on les comble systématiquement. Et pourtant. Ces ornières forestières gorgées d'eau sont loin d'être de simples trous de boue.

Savez-vous que la salamandre tachetée, cette espèce fascinante souvent victime de l'idée reçue selon laquelle elle serait toxique ou venimeuse pour l'Homme, dépend directement de ces traces d'engins forestiers pour assurer la descendance de son espèce et déposer ses larves en sécurité ?

Huit mètres. Une flaque de boue créée par un engin forestier. Un écosystème entier, une mare temporaire irremplaçable et un berceau vital pour la salamandre tachetée.

Salamandre tachetée

L'ornière, cette mare accidentelle que personne n'a demandée

Une ornière forestière, c'est la trace laissée dans le sol par le passage répété des tracteurs et engins d'exploitation sur les layons forestiers. Sa profondeur dépend de la nature du sol et du poids du véhicule. Son imperméabilité naturelle vient du tassement de la terre, ce qui la rend étanche sans aucune intervention humaine.

En général, l’ONF demande que les ornières disparaissent après l’exploitation.
Durant l’exploitation, les bénéficiaires de coupes de bois s’activent à les remplir soit avec du bois trouvé sur place soit avec des apports de matériaux extérieurs (déchêts minéraux)… démarche interdite.

 

En période sèche, cette étanchéité naturelle retient l'eau bien après les pluies.
En période d'orage, l'ornière se remplit rapidement et prolonge son maintien en eau.

En pleine canicule dans le Steinhart, certaines ornières ont conservé assez d'eau pour permettre à la faune sauvage locale, et tout particulièrement aux larves de salamandres tachetées en pleine métamorphose, de traverser les semaines les plus dures en ayant des points d’eau où se désaltérer et grandir, jusqu'aux orages qui ont finalement éclaté.

Les empreintes d'animaux relevées autour de ces points d'eau pendant les sécheresses en témoignent : sangliers, chevreuils, renards, oiseaux.


Quand les mares naturelles s'assèchent, tout le monde converge vers les ornières… devenues des mares temporaires.

Ces nombreuses empreintes d’animaux attestent de la fréquentation d’une ornière lors d’une période de sècheresse en 2023.

 

Au bois du Brandenbusch à Grosbliederstroff, une portion très humide d'un layon dotée d'une grande ornière riche en biodiversité a été fortement empierrée pour faciliter le passage des engins il y a quelques années. Le passage fut peu emprunté par la suite. L'ornière, elle, avait disparu.

Le Bois du Brandenbusch à Grosbliederstroff, ancienne ornière recouverte.

Cette même ornière a été prise en photo avant la fin de la canicule de juin 2026. L’eau restante a été suffisante pour la faune jusqu’aux orages qui ont éclaté à la fin de la canicule.

Pourquoi les combler est une catastrophe silencieuse pour la salamandre

Ces deux dernières décennies, les milieux humides forestiers ont fortement régressé en France et dans le Grand Est. Mares, zones humides, berges enherbées… la liste des pertes est longue.

Résultat : la salamandre tachetée, les autres amphibiens et les insectes aquatiques qui en dépendent se concentrent sur les rares points d'eau restants. Cette concentration n'est pas neutre. Elle les expose massivement à l'assèchement et aux prédateurs. Elle augmente surtout le risque de propagation de deux maladies dévastatrices : le ranavirus et la chytridiomycose, cette mycose qui décime les populations d'amphibiens quand elles sont trop regroupées (la même maladie que nous avons évoquée dans notre article sur la restauration de la Hexepùhl).

En comblant les ornières, que ce soit avec du bois trouvé sur place ou pire, avec des matériaux minéraux extérieurs (pratique pourtant interdite), on détruit les seuls refuges aquatiques qui permettent à ces espèces de traverser les étés de plus en plus secs.

Triton alpestre

Sonneur à ventre jaune

Salamandre tachetée

 

Ce que 8 mètres de boue peuvent abriter

Pour que les chiffres parlent d'eux-mêmes, rappelons ce qu'un seul observateur patient a documenté dans une ornière de 8 mètres du bois de l'Ermerich à Alsting :

  • 1 grenouille rousse

  • 4 tritons (2 alpestres, 2 palmés)

  • 7 larves de libellule

  • 25 larves de salamandre tachetée

  • Des dizaines de tétards issus de deux pontes

  • Une dizaine de larves de tritons supplémentaires

  • De nombreux invertébrés aquatiques.

Ce n'est pas une mare aménagée. Ce n'est pas une zone humide protégée. C'est une trace de tracteur dans un layon forestier que personne n'a creusée exprès, mais qui offre une maternité idéale, sans poissons prédateurs, pour la salamandre tachetée.

C’est dans cette ornière d’une longueur de 8 mètres qu’ont été observés les animaux énumérés ci-contre.

Larves de tritons

Photo d’une larve de salamandre tachetée arrivée à terme et s’apprêtant à quitter le milieu aquatique pour entamer sa vie terrestre dans le sous-bois.

Triton alpestre femelle

 

Sur un autre layon du même secteur, plus d'une cinquantaine de pontes de grenouilles rousses ont été recensées après une exploitation forestière. Malheureusement, la sécheresse et la canicule ont rapidement asséché les moins profondes. Les sangliers ont ensuite éliminé les pontes exposées.

Seules les ornières les plus profondes, encore en eau, ont résisté.

 

Grenouille rousse

Le saviez-vous ?

Contrairement aux idées reçues et aux légendes populaires, la salamandre tachetée n'est pas venimeuse ni dangereuse pour l'Homme. Elle sécrète simplement une substance cutanée au goût amer pour dissuader ses prédateurs. Autre fait surprenant : les salamandres adultes sont exclusivement terrestres et de très mauvaises nageuses ! La femelle dépose donc directement ses larves aquatiques (déjà munies de branchies) dans de petits points d'eau stagnants sans courant. Sans les ornières étanches creusées par les engins forestiers, de nombreuses femelles ne trouveraient tout simplement aucun endroit sûr pour déposer leurs petits.

De plus, tous les amphibiens reviennent chaque année sur le même site de reproduction lorsque celui-ci reste en état.

 

Des solutions simples, si on veut bien les voir

La bonne nouvelle, c'est que protéger les ornières n'est ni coûteux ni compliqué. Il s'agit avant tout d'une volonté d'agir.

  • Protéger les ornières en période de reproduction : Interdire la circulation des véhicules motorisés de début mars à fin août sur les portions de layons où des ornières à fort intérêt biologique ont été identifiées. Dans le bois de l'Ermerich à Alsting, une signalétique a été mise en place pendant 3 ans pour protéger exactement ce type de zone, avec succès.

  • Créer des ornières délibérément : Un simple passage de tracteur sur un layon adapté suffit à créer une ornière étanche. L'étanchéité vient du tassement mécanique, impossible à reproduire à la main. Ce geste, planifié dans le cadre des coupes forestières, peut être intégré aux plans de gestion sans coût supplémentaire, pour offrir aux salamandres et autres espèces des mares temporaires.

  • Planifier une rotation des layons : Prévoir dans chaque plan de coupe un ou plusieurs layons destinés à générer des ornières qui seront laissées tranquilles pendant 3 ans, durée de vie moyenne d'une ornière. Après trois ans, un nouveau passage recrée l'ornière naturellement.

Dans le Bois de l’Ermerich à Alsting, une signalétique fut mise en place durant trois années pour éviter le passage de véhicules dans une ornière riche en biodiversité.

L’ornière à gauche sur la photo a été réalisée pour offrir à la faune un point d’eau plus pérenne après la disparition de l’ornière située sur la layon.

Sur ce layon, l’exploitation forestière a laissé de nombreuses ornières. Plus d’une cinquantaine de pontes de grenouilles rousse y ont été recensées. Malheureusement, cette année, la sècheresse et la canicule ont rapidement asséchée les moins profondes d’entre elles. Les sangliers se sont ensuite chargés d’éliminer les pontes. En revanche, ces derniers ne se sont pas aventurés dans les ornières les plus profondes, encore en eau.

Ce plaidoyer s'adresse à l'ONF, aux exploitants, et aux communes

Les ornières creusées par les engins ne sont pas des accidents regrettables de l'exploitation forestière.

Dans un contexte de disparition accélérée des milieux humides et de sécheresses estivales de plus en plus intenses, elles sont devenues des refuges vitaux pour des espèces comme la salamandre tachetée qui n'ont plus beaucoup d'autres options. Demander leur comblement systématique après chaque exploitation, c'est effacer des écosystèmes entiers et condamner des générations de larves de salamandres pour des raisons esthétiques et/ou pratiques qui ne tiennent pas face à l'enjeu biodiversité.

Les solutions existents, elles sont assez simples et nécessitent peu de moyens. Il suffit de décider de les mettre en œuvre.

Dans le Steinhart, des observateurs de terrain documentent ces espaces depuis des années. Leurs observations sont claires : les salamandres, les grenouilles, les tritons et les salamandres sont là, avec les ornières, pour l'instant.

En savoir plus sur la salamandre et les mares… aux dinosaures :

Article de l'association Steinhart Terre d'Origines,
d'après “le Plaidoyer pour les ornières forestières”
rédigé par les observateurs terrain du secteur d'Alsting.

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La Hexepùhl d'Alsting : comment une mare mystérieusement défoncée est devenue un symbole de biodiversité