La bataille de Spicheren le 6 août 1870 : le jour où la Moselle a basculé dans l'Histoire

Il y a des journées qui changent l'équilibre du monde, le 6 août 1870 est l'une d'elles. En quelques heures, sur les hauteurs calcaires qui surplombent Forbach et Sarrebruck, deux armées se sont affrontées dans un carnage que personne n'avait vraiment prévu. Ni les Français, mal préparés et mal commandés. Ni les Prussiens, dont la bataille résulta en grande partie d'une désobéissance et d'une erreur de renseignement.

Ce jour-là, sur le Rote-Berg, dans le Gifertwald, à Stiring-Wendel et devant Forbach, des milliers d'hommes sont morts ou ont été blessés. Et lorsque le feu s'est tu, vers 21 heures, ce n'était pas seulement une bataille qui était perdue : c'était un basculement géopolitique qui commençait, dont les conséquences allaient façonner l'Europe pendant les trois quarts de siècle suivants.

Voici le récit complet de cette journée oubliée, et de tout ce qu'elle a engendré.

Source : spicheren.fr

La France ne pensait pas à la guerre

En ce début d'année 1870, deux sujets occupent les Français : un sordide fait divers, l'affaire Troppmann, et l'entrée au gouvernement d'Émile Ollivier. Personne ne pense sérieusement à la guerre.

Et pourtant, depuis la bataille de Sadowa en 1866, la tension franco-prussienne monte. À la frontière forbachoise comme dans le reste de la France, les esprits s'échauffent, des relations amicales existaient certes entre Forbach et les communes prussiennes voisines (les Sarrebruckois avaient l'habitude de se rendre à l'auberge française de la Brême d'Or pour y déguster café, vins français et fromage crémeux). Mais cette coexistence de façade masquait une haine latente qui n'attendait qu'une étincelle.

Cette étincelle, c'est la dépêche d'Ems du 13 juillet 1870 (rédigée par Bismarck*)qui la fournit. Sous la pression populaire et poussé par le ministre des Affaires étrangères Agénor de Gramont, partisan convaincu d'une alliance avec l'Autriche et l'Italie mais totalement aveugle à l'ascension prussienne, Émile Ollivier annonce le 17 juillet 1870 devant le Corps législatif la déclaration de guerre à la Prusse. Il prononce alors ces mots qui lui colleront à la peau pour l'éternité : "Cette guerre, nous la déclarons d'un coeur léger."

La guerre est officialisée le 19 juillet 1870.

*Otto von Bismarck est le chancelier du royaume de Prusse, l'homme fort de Berlin, le stratège de l'unification allemande. Surnommé le "chancelier de fer", c'est lui qui tire les ficelles depuis des années pour provoquer une guerre avec la France, sachant qu'une victoire militaire soude les États allemands autour de la Prusse et permet la création d'un Empire allemand unifié. La dépêche d'Ems n'est pas un incident diplomatique : c'est un piège soigneusement tendu. Bismarck remanie volontairement le texte d'une dépêche du roi Guillaume pour la rendre délibérément blessante aux yeux de la France, et les élites françaises, aveuglées par leur arrogance, tombent dedans tête la première.

Une France impréparée face à une Prusse aguerrie

Ce que les élites françaises n'ont pas voulu voir, c'est l'étendue de leur impréparation. Adolphe Thiers est l'un des seuls à demander, le 15 juillet : "Sommes-nous prêts?" La réponse est accablante.

La France a deux fois moins de soldats que la Prusse. Elle n'a pas de stratégie. Ses élites militaires n'ont que l'expérience des guerres d'Afrique, tandis que la Prusse vient successivement de vaincre le Danemark et l'Autriche. La France croit avoir des alliés (elle se retrouvera seule). Et pour couronner le tout, Napoléon III prend lui-même le commandement de l'armée du Rhin, alors qu'il souffre de la maladie de la "pierre" (des calculs rénaux) ce qui est forcément handicapant lorsque l'on monte à cheval.

Pendant ce temps, les Allemands font méthodiquement leurs préparatifs derrière un simple rideau de troupes. La cavalerie française, qui a la détestable habitude de ne marcher qu'à côté de l'infanterie, laisse les Français dans l'incertitude complète sur le rapport des forces sur la rive droite de la Sarre. On ne fera pas de raids audacieux, on attendra, et pendant qu'on attend, la Prusse organise.

La première rencontre : Sarrebruck, 2 août 1870

Le 2 août, une offensive française sur Sarrebruck est organisée pour calmer une opinion publique impatiente. Il s'agit d'une simple reconnaissance offensive, décidée lors d'un conseil de guerre à Saint-Avold présidé par l'Empereur lui-même. On renonce à franchir la Sarre (large de 40 mètres) et l'on se contente de prendre les hauteurs.

Le premier coup de feu de la guerre avait déjà été tiré le 20 juillet, près de la frontière à la Folster Höhe, par le caporal prussien Kraus (tuant un soldat français). Et le premier mort prussien de la guerre serait le uhlan Klaiber, tombé le 28 juillet près de la Deutschmühle.

 

Le 6 août : une bataille que personne n'avait prévue

La bataille de Forbach n'a été voulue ni par Moltke*, ni par le chef de la 1ère armée von Steinmetz. Le passage de la Sarre n'était prévu que pour le 9 août. Mais la bataille résulte d'une désobéissance de Steinmetz*, sommé de ne pas empiéter sur la ligne de marche de la IIe armée, qui fait quand même glisser son avant-garde jusqu'à la Sarre le 5 août.

Surtout, elle résulte d'une erreur de renseignement.

*Helmuth von Moltke (dit Moltke l'Ancien) est le chef suprême de l'armée prussienne en 1870. Considéré comme le plus grand génie militaire allemand du XIXᵉ siècle, c'est le grand rival stratégique de Napoléon III. C'est lui qui conçoit le plan d'invasion de la France en exploitant le chemin de fer et le télégraphe. Pour Spicheren, la bataille s'est déclenchée le 6 août contre sa volonté, suite à la désobéissance du général von Steinmetz, alors que Moltke prévoyait une attaque générale le 9 août.

*Karl Friedrich von Steinmetz est le commandant de la 1ère armée prussienne, un général de 74 ans à la réputation de guerrier intrépide, et d'homme difficile à contrôler. Vétéran des guerres contre le Danemark et l'Autriche, il est connu pour son caractère impulsif et son mépris des ordres qui freinent son ardeur offensive. C'est précisément ce trait de caractère qui va déclencher la bataille : sommé par Moltke de ne pas empiéter sur la zone d'opération de la IIe armée, il passe outre, fait glisser son avant-garde jusqu'à la Sarre et met ainsi en branle une journée que personne n'avait planifiée. La bataille de Spicheren est, pour une large part, le fruit de l'ego d'un vieux général pressé de récolter les premiers lauriers de la campagne.

Les reconnaissances des 5e et 6e divisions de cavalerie prussienne (commandées par le général von Rheinbaben, un vieil officier fatigué) constatent, à tort, que les Français battent en retraite et s'embarquent dans les gares de Stiring et de Forbach derrière un simple rideau de troupes.

Ces informations erronées poussent le général von Kameke, chef de la 14e division du VIIe corps, imbu du sens de l'initiative et de l'offensive à outrance, à foncer sur les ponts sarrois et les hauteurs sud de la rive gauche. Il demande pour la forme l'autorisation au chef de corps von Zastrow, un général de 69 ans supportant mal les rigueurs de la campagne, qui lui laisse les mains libres.

Kameke apparaît avec l'avant-garde sur le Champ de manœuvre avec l'idée bien arrêtée de bousculer l'arrière-garde française. Il trouve devant lui tout le 2e corps de Frossard*.

*Charles-Auguste Frossard est le général de division français qui commande le 2ᵉ corps d'armée lors de la bataille de Spicheren. Ancien précepteur du Prince impérial et favori de Napoléon III, c'est un militaire méthodique et prudent, mais accusé d'un grave manque d'initiative. À Spicheren, bien que ses troupes résistent héroïquement, il ordonne la retraite vers Sarreguemines en pensant à tort qu'il est débordé et sans soutien, laissant la victoire aux Prussiens alors qu'il n'était pas battu.

La bataille commence peu après 11 heures.

Général von Kameke

Karl Friedrich von Steinmetz

Source : spicheren.fr

Le déroulement de la bataille

L'attaque initiale

Le général Bruno von François*, chef de la 27e brigade, irrompt avec les premières troupes prussiennes sur le Champ de manœuvre et est salué par les six canons de la 8e batterie française positionnée sur l'Éperon. La 1ère batterie prussienne accourt pour riposter, et le sanglant duel s'engage.

*Bruno Hugo Karl Friedrich von François, chef de la 27e brigade d'infanterie allemande, est le général de brigade prussien qui mène le premier assaut sur le Rote-Berg à Spicheren. Connu pour son intrépidité.

La supériorité qualitative de l'artillerie prussienne (24 canons Krupp au tir rapide et précis) va faire la différence tout au long de la journée. Ces canons font taire à plusieurs reprises l'artillerie française ou l'obligent à changer de place.

Jusqu'à environ 15h30, la seule division Kameke lutte contre un ennemi numériquement très supérieur. Ce qui est étonnant, c'est que von Kameke, qui commande pour la première fois une division, réussit à occuper tout le 2e corps d'armée français (soit en l'obligeant à entrer en ligne, soit à quitter sa position de réserve).

Général Bruno von François (1818–1870).

La bataille des hauteurs

Le Rote-Berg et l'Éperon constituent le point central de la bataille. L'attaque du Rote-Berg se fait par le flanc est, mais le 39e prussien est cloué dans les bois par le feu meurtrier du 40e français et des chasseurs. Les tentatives d'attaque frontale du 74e prussien essuient des pertes terribles dans la plaine.

Vers 15 heures, les Prussiens réussissent à escalader le Rote-Berg et à s'emparer de la tranchée des chasseurs, dont le commandant est grièvement blessé. Le général von François, l'épée haute, amenant une compagnie du 39e, s'efforce d'entraîner ses hommes vers le premier gradin supérieur du plateau. Il tombe, mortellement atteint par cinq balles. Ses derniers mots furent : "C'est quand même une belle mort que de mourir sur le champ de bataille. Je meurs content, puisque le combat progresse."

Pourtant, le combat ne tourne alors plus à l'avantage des Prussiens. Les charges à la baïonnette du lieutenant-colonel Arnoux les clouent sur le rebord de la crête de l'Éperon. La contre-attaque du colonel Vittot bat complètement le 39e prussien dans le Gifertwald et le met en déroute jusqu'au Winterberg.

À 15 heures, les Français avaient une grande supériorité numérique aux deux ailes. Un général plus capable que Frossard aurait pu balayer la 14e division, étirée en cordons minces sur un front de près de 6 km.

L'arrivée des renforts prussiens… le tournant

À partir de 15h30, tout change. C'est d'abord la 16e division du général Barnekow, puis la 5e division de Brandebourgeois du général von Stulpnagel, et enfin la 13e division du général von Glümer qui arrivent, neuf bataillons frais des 16e et 5e divisions.

Von Alvensleben réalise alors une acrobatie artillerie jugée impossible : il ordonne à son chef d'artillerie de faire monter deux batteries par le même chemin abrupt qu'avait emprunté la cavalerie. Au prix de difficultés inouïes, ces huit canons apparaissent sur le Rote-Berg. L'effet moral est considérable, les Prussiens accueillent cette arrivée avec des hurrahs frénétiques. Ces canons font, à 800 pas, un carnage démoralisant sur l'infanterie française stupéfaite.

 

La bataille dans la vallée

Parallèlement aux combats des hauteurs, une lutte acharnée se déroule dans la vallée, autour de Stiring-Wendel. Le hameau de la Brême d'Or, défendu par des éléments du 76e et 24e français, tombe aux mains des Prussiens vers 16 heures grâce à l'appui de leur artillerie avancée.

Le "brillant général Bataille, le type du troupier français", un ancien de la Légion étrangère, va se montrer "sous un jour éclatant". Avec deux batteries et cinq bataillons frais, il balaie les Prussiens devant le village, reprend le bois du Habsterdick. Les Prussiens reculent jusqu'au Drahtzug.

Mais c'est précisément à ce moment, vers 19 heures, que retentit la canonnade devant Forbach, annonçant l'arrivée de la 13e division prussienne. Frossard, dépourvu de réserves et sans renforts, se décide pour la retraite générale en direction de Sarreguemines, la seule route encore ouverte.

 

Le mouvement tournant décisif

Le mouvement tournant de la 13e division prussienne sur Forbach a décidé du sort de la journée. Le 2e corps de Frossard est sauvé d'un désastre complet uniquement par la halte providentielle de l'avant-garde de cette division à Grande-Rosselle et par l'héroïque défense des abords de Forbach par quelques centaines d'hommes dirigés par le lieutenant-colonel Dulac.

Pourquoi cet arrêt providentiel ? La 13e division, ayant fait 40 kilomètres depuis le matin et n'entendant plus le son du canon, peut-être étouffé par les épaisses forêts ou une saute du vent, croit le combat terminé et s'arrête. Lorsque le bruit du canon reprend, deux heures décisives ont été perdues.

Il ne fait pas de doute que si von der Goltz* était arrivé deux heures plus tôt, la bataille de Forbach s'achevait en désastre. La résistance de Dulac et le retard providentiel de l'avant-garde de la 13e prussienne permettent à Frossard de réussir sa retraite sans perdre ni un drapeau, ni un canon.

*Colmar von der Goltz est le général prussien qui commande la 26ᵉ brigade d'infanterie (13ᵉ division du VIIᵉ corps). À Spicheren, c'est lui qui mène le mouvement tournant décisif vers Forbach pour menacer les arrières français. Il deviendra plus tard très célèbre comme écrivain militaire et réorganisateur de l'armée ottomane, d'où son surnom de Goltz-Pacha.

Colmar von der Goltz.

Edouard-Joseph Laveaucoupet - Photo : military-photos.com

La retraite française : battue, mais non en déroute

Le feu cesse vers 21 heures. Laveaucoupet* quitte Spicheren à 23 heures, après avoir reçu l'ordre de retraite. La retraite française ne fut pas des plus faciles, c'est à Stiring que les Prussiens font le plus de prisonniers, 300 ce soir-là, à la lueur des incendies qui éclairent des combats sans merci jusqu'à 23 heures.

Mais Frossard se retire du champ de bataille "nullement désorganisé", battu, mais non en déroute. Moltke lui-même n'excluait pas, après la bataille de Forbach, une offensive française pour le 8 août.

*Edouard-Joseph Laveaucoupet est le général de division français qui commande la 2ᵉ division du 2ᵉ corps d'armée (sous les ordres de Frossard). Placée directement sur le Rote-Berg, le Gifertwald et autour du village de Spicheren, sa division subit le choc le plus violent de l'attaque prussienne. Ses hommes résistent de manière héroïque pendant des heures face à des vagues d'assaut successives, subissant près de la moitié des pertes françaises de la journée (1 914 hommes), avant de devoir évacuer le plateau vers 23 heures sur ordre de Frossard.

L'historien anglais Howard constate qu'à la tombée de la nuit, le front français tenait partout fermement contre des effectifs supérieurs, grâce à la vaillance des troupes, de leurs officiers et du choix judicieux des positions. La qualité de l'armée française n'est pas en cause. C'est le commandement qui a failli.

Le lieutenant-colonel Maistre est formel : "Ce n'est pas le soldat français mais le général français qui n'a pas voulu vaincre", allant jusqu'à déclarer que Frossard "se déclare vaincu sans l'être".

 

Le bilan : 8 949 hommes tués, blessés ou disparus en une journée

Les pertes sont terribles. Français et Prussiens sont à peu près d'accord sur les chiffres : 4 078 Français et 4 871 Prussiens tués, blessés ou disparus. Proportionnellement aux effectifs engagés, les pertes prussiennes sont plus lourdes.

Le 3e bataillon de chasseurs français subit plus de 50% de pertes.
Le 40e de ligne, 33%.
La division Laveaucoupet totalise à elle seule, avec 1 914 hommes, près de la moitié des pertes françaises.

Les deux armées rivalisent de bravoure, l'Allemand Ruppersberg lui-même écrit : "Il faut reconnaître la bravoure des vaincus."


Spicheren : le village au cœur de la tempête

Pendant que les généraux manœuvrent et que les historiens débattent des responsabilités, il y a un village qui, lui, n'a pas eu le choix.
Spicheren, ce bourg mosellan posé entre Forbach et Sarrebruck, dont les hauteurs ont donné leur nom à la bataille, a vécu le 6 août 1870 de l'intérieur, sous le feu, dans la fumée, avec les blessés dans ses granges et ses rues jonchées de débris.

 

L'armée française avait campé tout autour de Spicheren pendant près de quatre semaines avant la bataille, ruinant toutes les moissons. Lorsque les combats éclatent le 6 août, les habitants sont pris en étau.

L'église du village, pavoisée d'un drapeau blanc à croix rouge, est immédiatement transformée en hôpital de fortune. Les sœurs de charité, les femmes du village, l'instituteur et le curé soignent plus de 300 blessés. L'église est si pleine que des blessés gisent jusque sur les dalles du sanctuaire.

Au cœur de ce chaos, une figure se distingue : l'abbé Jean Nicolas Collowald, curé de Spicheren depuis 1861, né à Nousseviller-lès-Saint-Avold. Cet homme s'est fait aumônier pour les mourants, administrateur pour les vivants, archiviste pour les familles. Il établit méticuleusement les listes des soldats tombés ou blessés pour prévenir leurs familles, soigne, confesse, administre les derniers sacrements.
Dans son église à moitié transformée en charnier, il entend les confessions et accompagne ceux qui meurent en lui tenant la main.
134 blessés français seront soignés dans son église, ses granges, ses locaux.
50 seulement survivront.

 

Après la bataille, les Prussiens réquisitionnent, rançonnent, pillent. "On ne m'a laissé que les yeux pour pleurer", dit un paysan à l'abbé Cornet, aumônier belge venu prêter main-forte. Un autre : "J'avais des chevaux, des vaches, des porcs, des brebis, les soldats les ont tous mangés."

En mai 1871, le maire de Spicheren chiffrera les dégâts de la commune à 200 000 francs.

Puis vient une humiliation supplémentaire : avec le Traité de Francfort de 1871, Spicheren, comme toute la Moselle, est annexé à l'Empire allemand.
Le champ de bataille où reposent les soldats français se retrouve en terre ennemie.

Pendant des décennies, les habitants qui désapprouvent l'annexion doivent supporter les cérémonies de victoire prussienne organisées sur leurs propres hauteurs. La mémoire française est muselée, les commémorations françaises interdites ou surveillées.

Ce n'est qu'en 1934 que le Souvenir Français fait ériger sur les hauteurs une croix monumentale de 15 mètres, premier hommage officiel visible aux soldats français tombés ici. Et ce n'est qu'en 1958 que la commune rend hommage à l'abbé Collowald en baptisant une rue à son nom. Il avait fallu près de 90 ans pour que Spicheren honore l'homme qui avait tenu debout son village dans les pires heures.

Aujourd'hui, la grande Croix domine encore les hauteurs. Les monuments prussiens, comme le Winterberg, ont pour la plupart disparu. Il n'en reste que des ruines éparpillées, symbole d'une fierté victorieuse qui a fini par se retourner contre elle-même.

La grande croix sur les hauteurs du Steinhart à Spicheren - Photo : RL / Philippe RIEDINGER

Monument de Winterberg avant sa destruction - Photo : Archives de la ville de Sarrebruck

L'autre face de la bataille : les civils, les blessés, l'humanité

Pendant que les armées se battent, les civils de Spicheren, Forbach et Stiring vivent l'horreur.

À Spicheren, village à moitié incendié, l'église est transformée en hôpital par les sœurs de charité et les femmes du village. Le curé, l'abbé Collowald, se dépense sans compter pour 134 blessés français gisant sur la paille. Une cinquantaine seulement survit aux soins, inexpérimentés mais dévoués, donnés par de braves paysannes.

Dans les granges d'Etzling gisent plus de 500 blessés français.

À Forbach, les blessés sont soignés dans les écoles, la mairie, les hôpitaux, les maisons particulières.

À Sarrebruck, 3 000 blessés affluent, il faut transformer chaque maison en hôpital, étendre des blessés sur des bancs et même sur les trottoirs.

 

Source : Chroniques de Forbach et sa région, n°12 - 2021

Le plus bel exemple d'humanité reste celui de Catherine Weissgerber, fille de mineur et blanchisseuse de Sarrebruck, qui se rend sous le feu de l'artillerie française sur le champ de bataille, portant sur sa tête une cuve d'eau pour donner à boire aux blessés.
Elle sera la seule femme décorée.
Elle mourra dans une humble mansarde le 6 août 1886 et sera enterrée au cimetière militaire de l'Ehrental.

 

Les répercussions : la matrice de deux guerres mondiales

L'effet moral du 6 août est désastreux pour les Français.

À Paris, la Bourse s'était montrée optimiste le 6. Le lendemain, des groupes silencieux peuvent lire une affiche officielle : "Metz, minuit et demi. Le maréchal Mac Mahon a perdu une bataille ; sur la Sarre, le général Frossard a été obligé de se retirer. Cette retraite s'opère en bon ordre. Tout peut se rétablir. Signé : Napoléon."

Tout ne se rétablit pas.

La capitulation de Sedan, le 2 septembre, est un véritable traumatisme. La IIIe République est proclamée le 4 septembre 1870.
Puis vient la Commune, le siège de Paris, la famine.

Le Traité de Francfort de mai 1871 ampute la France de l'Alsace et de la Moselle, "les plus belles et les plus riches" de ses provinces, et l'accable d'une indemnité de guerre colossale. L'Alsace-Lorraine passe dans le "Reichsland", la Terre d'Empire.

C'est sur cette blessure que se construit la IIIe République : autour de deux piliers, l'Armée et l'école de Jules Ferry, dans laquelle on enseignera aux Français dès leur plus jeune âge "l'impérieuse nécessité de reprendre l'Alsace et la Moselle".

Général Frossard

 

La guerre de 1870 est surtout et avant tout la matrice des deux guerres mondiales du XXe siècle.

D'une part, l'Allemagne devient une surpuissance au point d'inquiéter le Royaume-Uni et la Russie, qui finira par s'allier à la France.

D'autre part, le désir de revanche génère une tension qui ne se résoudra qu'en 1918, avant de renaître en 1939.

 

Le culte du souvenir : une mémoire longtemps dissymétrique

Comme nous l’avons vu, les Prussiens érigent dès 1871 de nombreux monuments sur les hauteurs de Spicheren.

Le gigantesque mémorial, le Winterbergdenkmal, véritable temple de vingt mètres de haut, est inauguré le 9 août 1874 en présence du ministre de la Guerre prussien von Kameke, l'un des vainqueurs de la journée.

Il sera dynamité le 3 septembre 1939 par les Allemands eux-mêmes pour gêner le réglage du tir de l'artillerie française.

Du côté français, la mémoire est longtemps muselée. Les habitants de Spicheren et de Forbach, devenus sujets allemands contre leur gré après 1871, ne peuvent commémorer publiquement leurs morts. Dans la région de Metz, seuls 2 des 53 monuments érigés à la mémoire de la guerre de 1870 sont dédiés aux victimes françaises.

Ce n'est qu'en 1934 que le Souvenir Français fait ériger sur les hauteurs de Spicheren une gigantesque croix de 15 mètres, à la fois hommage aux soldats français et appel à la conscience, un rappel des tragédies humaines passées.

Le cimetière de l'Ehrental à Sarrebruck, où dorment environ 500 morts allemands et français, est aujourd'hui devenu le symbole de la réconciliation. Il est incorporé dans le magnifique jardin franco-allemand, der Deutsch-französische Garten.

Source : Chroniques de Forbach et sa région, n°12 - 2021

Source : Chroniques de Forbach et sa région, n°12 - 2021

Spicheren, une défaite qui mérite d'être rappelée

La bataille du 6 août 1870 est une défaite. Mais c'est une défaite qui mérite d'être comprise pour ce qu'elle est vraiment : non pas l'échec d'une armée, mais l'échec d'un commandement, d'une élite politique, d'une préparation.

Sur le Rote-Berg, dans le Gifertwald, à Stiring et devant Forbach, les soldats français ont combattu avec une bravoure que leurs adversaires eux-mêmes ont reconnue. Ils ont résisté, repoussé, contre-attaqué. Ce sont leurs généraux qui ont failli.

Et c'est sur ces hauteurs mosellanes que s'est jouée, en quelques heures, une partie de l'histoire de l'Europe. La Moselle, Spicheren, Forbach, Stiring-Wendel, ces noms portent en eux le poids de cette journée d'août 1870, et de tout ce qu'elle a engendré.

Les commémorations annuelles du 6 août, organisées par le Souvenir Français de Forbach au pied de la grande Croix sur les hauteurs du Steinhart à Spicheren, continuent de rappeler ce que ces hommes ont sacrifié ici.


Le blason de Spicheren : quand l'histoire s'écrit en héraldique

Le blason de Spicheren se lit comme une page d'histoire en trois symboles.

Le nom d'abord. Spicheren vient du latin spicarium (=le grenier à grain). Un village né de la terre, de la moisson, du travail patient des hommes. Ce sont les deux épis de blé dorés, flanquant le centre du blason, qui portent cette mémoire agricole millénaire : avant d'être un champ de bataille, Spicheren était un grenier.

L'épée ensuite. Renversée, pointe vers le bas, position traditionnelle de l'épée posée sur le cercueil d'un guerrier, elle est là pour ne jamais laisser oublier le 6 août 1870. Ce jour où les hauteurs du village ont été le théâtre d'un des combats les plus meurtriers de la guerre franco-prussienne. 4 078 Français, 4 871 Prussiens. Des milliers d'hommes tombés sur ce sol que les paysans de Spicheren avaient labouré la saison d'avant.

Le rouge enfin. De gueules (le fond écarlate du blason) qui en héraldique incarne à la fois la bravoure et le sang versé.

Deux épis pour ce que Spicheren était.
Une épée pour ce que Spicheren a vécu.
Tout le destin d'un village tient dans ce bouclier rouge et or.


Les principales sources qui nous ont permis de rédiger cet article proviennent
des “Chroniques de Forbach et sa région, n°12 - 2021”
Sources secondaires : wikipedia et divers sites historiques.

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